La décapitation du professeur d’histoire-géographie de Conflans-Sainte-Honorine m’a renvoyé six ans en arrière. J’étais un contractuel obligé de répondre favorablement à toute proposition de suppléance. Après cinq ans de service dans l’encadrement d’élèves de lycée-collège, puis quatre années d’enseignement, je devais remplacer une collègue au Lycée Simone-de-Beauvoir, à Garges-lès-Gonesse. Non sans surprise, je trouvais une école coincée entre le salafisme et le caïdisme. Aussi le portrait-robot d’une famille de cette zone correspondait à ceci : un aîné en prison, un autre sous la surveillance d’un juge mais continuant de vendre de la résine de cannabis, un plus jeune rendant la vie impossible à mes collègues – celui-ci n’hésitant pas à les narguer puisque ces derniers ne récoltaient pas autant d’euros que ses frères par semaine –, sans oublier la sœur voilée ainsi que la petite dernière cachotière et fêtarde.

Une élève sur deux portait l’uniforme salafiste à la sortie de l’établissement : seul le visage était découvert, tout le reste étant vêtu de noir (ou de marron) jusqu’aux extrémités du corps, y compris le cou. Face à l’ouragan, une conseillère principale d’éducation avait quitté le navire. On ne comptait plus, en effet, les incidents en classe : insultes, lasers, coups de pied aux portes, bagarres et intimidations adressées à l’enseignant. Donc, la proviseure était très fragilisée, car devant assurer elle-même le maintien d’un semblant d’ordre, assistée d’une secrétaire d’origine française dépressive et d’une autre d’origine maghrébine plus en forme… Cette dernière et d’autres, dont les surveillants, se sentaient comme des poissons dans l’eau.

Mes terminales n’étaient pas en mesure de saisir mes cours, bien logiquement inadaptés pour des esprits manquant cruellement de vocabulaire, de connaissances et, nécessairement, de patience. Je subissais des crises de nerfs de leur part, in fine pour m’anéantir, non sans la complicité des pédagogistes, mais surtout de leur prof principal qui voulait forcer l’entrée de certains d’entre eux à Sciences Po ! Malgré tout, le plus marquant était la sociologie des collègues : essentiellement un mélange de pétardo-gauchisme et de crypto-salafisme, ou bien trois heures de sommeil chez l’un et savante dissimulation chez l’autre. Pire encore : j’avais croisé un barbu « collègue » en djellaba, trois ans auparavant, au cours d’une suppléance au lycée Jean-Jacques-Rousseau, à Sarcelles.

Pour conclure sur mon passage à Garges : une tentative d’incendie qui m’a valu un témoignage (collectif) au commissariat, tout en mentant sur mon adresse postale pour assurer « ma sécurité »… En définitive, je ne pense pas, comme Charles Péguy, que la dérépublicanisation vaille déchristianisation. Parce qu’il suffit d’être sur ce terrain-là pour comprendre que le moule républicain n’est qu’un vide. À présent, il n’y a qu’un vaste supermarché des identités, tant sociales qu’ethniques, dont le credo est « Faites comme je suis ». Voilà pourquoi les inspections et autres autorités académiques ne sont animées que par de vils objectifs : mettre la poussière sous le tapis, exiger la survalorisation des « candidats » et faire enseigner « le fait religieux ». Seulement, beaucoup diront que j’exagère, que ce témoignage est fallacieux et orienté idéologiquement. Pourtant, quand je pense à Samuel Paty, je me dis que moi et tant d’autres n’étions pas si loin de subir le même sort que lui.

21 octobre 2020

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