Le 22 avril 2016, le futur Président avait déclaré, avec la fermeté de la certitude éclairée : « Une société sûre est une société d’individus libres. » Récemment, le « Président », coincé entre le séparatisme islamiste et la panique virale, appelait les Français à être des « citoyens solidaires ». On prend, dans cette conversion radicale, le grand bobard du « en même temps » la main dans le sac. Il y a un principe logique constant depuis l’existence du monde, inhérent à la raison humaine : celui de non-contradiction, « une chose ne peut être en même temps une chose et son contraire ». Un individu émancipé dans une société liquide ne peut être le citoyen solidaire d’une cité bâtie sur du roc. C’est Camus qui disait que le grand choix de l’existence tenait à une lettre : « solidaire ou solitaire ».

L’utopie macronienne est l’idéologie d’une caste, celle de demi-héritiers qui ne sont pas nés milliardaires mais qui ont quand même bénéficié d’une excellente éducation et sont parvenus à une réussite où se mêlent l’intelligence, le travail, mais aussi la chance, les relations et le calcul habile des ambitieux. Cela dit, il y a, parmi eux, les créateurs, les inventeurs, et tous les autres. M. Macron n’a rien inventé, sauf un parti « En Marche », reprenant modestement ses initiales… et qui ne marche pas. Le rêve américain du self-made-man hante le projet macronien : ce sont des individus exceptionnels, sous-entendu « comme lui », qui, libérés de toutes les attaches, vont faire sauter les barrières, les entraves, les limites et les frontières, et ouvrir la voie au grand progrès de l’humanité. Les autres n’auront qu’à s’accrocher à la cordée. Toute sa politique s’appuie sur cette vision tronquée du monde, un monde qui lui ressemblerait. Il est facile de trouver du travail, en traversant la rue, facile de choisir sa « famille » au gré des recompositions, facile de franchir les frontières en parlant anglais, facile de rêver la souveraineté de l’Europe et le gouvernement du monde : un rêve d’entre-soi des gens comme lui, de Minc et d’Attali, et qu’avait anticipé Valéry Giscard d’Estaing, pleinement héritier lui-même.

Et voilà que l’utopie se brise crise après crise sur les digues du réel. C’est qu’il lui faut du solide, au réel ! Les individus ne souhaitent pas le destin des particules élémentaires parce qu’ils n’aiment ni la solitude, ni la précarité, ni la fragilité d’une existence pleine de risques. Ceux qui prétendent le contraire appartiennent à deux catégories : les créateurs dont la France a besoin et qu’elle doit encourager, et puis les aventuriers hypocrites qui prêchent le risque aux autres mais passent d’un fromage à une entreprise qu’ils sont capables de couler avant de retomber dans leurs pantoufles de hauts fonctionnaires intouchables, sacrés par nos grandes écoles, et notamment l’ENA, qui permet à certains de couler la nation elle-même avant de prendre leur retraite au Conseil constitutionnel. Macron est l’idéal, sinon la caricature, de ces derniers.

Les Français souhaitent une École solide qui leur permette d’acquérir un savoir et un métier. Ils désirent bénéficier d’une sécurité de l’emploi que la fonction publique leur offre et que le secteur privé ne peut leur garantir. Ils savent que la plus grande solidarité dont ils peuvent bénéficier est celle de leur famille parce qu’elle est animée par l’amour. Ils ont appris de l’Histoire que l’État souverain est la meilleure garantie de protection de la nation à laquelle ils appartiennent. Or, l’École est confrontée à une baisse de niveau sans précédent et à un communautarisme envahissant qui fracture un peu plus, chaque jour, la communauté nationale. Nous somme loin de l’élitisme pour tous. L’élite sera de plus en plus distante de la masse, et elle en sera séparée dès le début par des parcours scolaires dans des écoles apparemment soumises au même programme et tellement différentes en réalité. L’intégration républicaine est, aujourd’hui, dans de nombreux quartiers, un fétiche dérisoire qu’on agite en temps de crise. Ce qui unissait les Français était la France charnelle marquée par une forte identité, et non cette abstraction de valeurs molles qu’on nomme la République et qui ne vit que dans les discours.

21 octobre 2020

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