Bruxelles a reconnu l’« exception ibérique » et a autorisé l’Espagne et le Portugal à reprendre leur autonomie électrique en sortant temporairement du système tarifaire européen. Pourquoi cette exception est-elle possible et quelles en sont les conséquences pour les compagnies et les consommateurs ? Pourrait-elle être étendue à d’autres pays de l’Union où le prix du MWh a atteint des niveaux stratosphériques ? On a dépassé, vendredi 26 août, la barre des 1.000 euros le MWh dans l’Hexagone !

Jadis réservé à des monopoles nationaux assurant 100 % de la production et de la distribution, le marché européen de l’électricité a été ouvert à la concurrence en 1996. Initialement réservé aux industriels, il a été étendu à l’ensemble des particuliers en 2007. Le marché concurrentiel signifie que dans toute l’Union européenne, toute compagnie publique ou privée peut vendre librement des MWh et que toute entreprise ou particulier peut librement choisir son fournisseur. En d’autres termes, et aux limites techniques près, l’électron qui s’arrêtait jadis aux frontières peut aujourd’hui circuler librement dans le réseau européen. Ce libre marché a de facto induit une règle qui peut paraître a priori discutable mais qui, dans un marché libre, est pourtant incontournable : le merit order ou règle de la source marginale.

La règle du merit order

Le merit order établit un ordre de priorité dans la mise en œuvre des différentes unités de production électriques (charbon, fioul, gaz, hydraulique, nucléaire, renouvelables). Chaque demi-heure, elles sont appelées dans l’ordre croissant de leur coût marginal, en commençant par la moins chère jusqu’à la plus chère. Pour chaque demi-heure, le prix est calqué sur celui de la dernière unité de production sollicitée (c'est-à-dire la plus chère). En effet si le prix de la dernière source ne pouvait être garanti, son producteur ne la mettrait jamais en œuvre. Tel n’était évidemment pas le cas avant l’ouverture du marché européen : chaque pays disposait d’un monopole naturel (EDF en France) qui gérait seul l’ensemble des sources et pouvait alors proposer au consommateur un prix moyen. Déficitaire sur la dernière source, il pouvait compenser ses pertes sur les sources les moins chères. Dans le système actuel de fournisseurs multiples et concurrents, le producteur de la dernière source (gaz : dans la mesure où il faut en moyenne 3 MWh de gaz pour fabriquer un MWh d’électricité, un gaz ayant dépassé les 300 €/MWh conduit à un MWh électrique proche de 1.000 €) n’est bénéficiaire qu’à la marge. Les autres, en revanche (renouvelables, hydroélectricité et nucléaire), engrangent de super profits sur le dos du consommateur. Quant à ce dernier, sa seule satisfaction est de ne pas subir de black-out. Il paye en quelque sorte au prix fort une sorte d’assurance tous risques sans franchise.

Le merit order est davantage une règle nécessaire à la libre concurrence qu’à l’existence d’un marché européen. En effet, même avec un réseau électrique national totalement isolé, un marché libre interne ne peut s’extirper du merit order tout en garantissant un « zéro black-out ». Pour s’en abstraire totalement, deux conditions sont nécessaires : d'une part avoir la capacité nationale de se déconnecter du réseau européen, d'autre part revenir à un monopole national sans concurrence. On pourrait aussi imaginer un monopole supranational européen régulant l’électricité sur l’ensemble de l’Union européenne. Toutefois, compte tenu des grandes différences entre les pays membres (tant au niveau des mix que des fiscalités), un tel modèle paraît totalement utopique.

La France devenue grande importatrice d'électricité

La solution choisie par l’Espagne et le Portugal ne couvre qu’une des deux conditions énumérées ci-dessus. Par rapport à ses confrères européens, la péninsule Ibérique est une « presqu’île électrique » : seuls les 650 km de frontière française peuvent échanger des électrons avec l’Union européenne. Cette limitation des échanges a obligé les deux pays ibères à développer des stratégies électriques davantage nationales. L’Espagne bénéficie par rapport à ses voisins de meilleures conditions d’ensoleillement (22 % de taux de charge, contre 14 % en France) et de vent (25 %). Elle possède un mix électrique très équilibré avec 37 % de solaire et d’éolien supportés par 63 % de pilotable, dont 25,4 % de gaz et 20,8 % de nucléaire. N’important pratiquement pas de gaz russe, elle possède le parc de regazéification le plus important d’Europe (7 terminaux en Espagne et un au Portugal), ce qui lui permet d’importer bien davantage de gaz naturel liquéfié que ses voisins.

La France étant devenue importatrice d’électricité au cours des derniers mois à la suite de l’arrêt de nombre de ses réacteurs nucléaires, les échanges entre la péninsule Ibérique et l’Union européenne s’étaient réduits à peau de chagrin au cours des derniers mois. Continuant de subir le merit order européen sans pouvoir bénéficier de la garantie d’import en cas de nécessité, l’Espagne et le Portugal ont été autorisés par Bruxelles à sortir du système tarifaire européen et à devenir temporairement un « îlot électrique ».

Mais ce nouveau statut souvent présenté comme une simple volonté politique ne protège pas pour autant l’Espagne et le Portugal de la règle merit order qui continuera de s’appliquer dans un périmètre restreint des deux pays ibères. Indépendamment de tout échange sur la grille européenne, il existe en effet un marché libre de l’électricité au sein de la péninsule Ibérique avec de multiples acteurs publics et privés. Pour faire baisser les prix de l’électricité, Madrid et Lisbonne n’ont d’autre choix que de subventionner le gaz pour limiter le prix du MWh électrique. Une opération à haut coût : réduire de 100 € le prix du gaz (et donc de 300 € celui du MWh électrique) coûterait, sur une base annuelle, près de 20 milliards d’euros à la seule Espagne. Une partie de cette opération devrait être financée par les opérateurs non gaziers (renouvelables notamment) engrangeant des super profits.

Ikea, propriétaire de quatre fermes éoliennes en France et de six parcs en Allemagne, engrange des super profits

Devenue fortement importatrice d’électricité au cours des derniers mois par suite de la fermeture de ses réacteurs nucléaires, la France n’a aucun intérêt à sortir aujourd’hui du système électrique européen : depuis plusieurs semaines, l’Hexagone importe 20 % de son électricité depuis ses voisins européens. Une telle décision aurait, dans les mois à venir, des conséquences désastreuses. Et même à moyen terme, la grille européenne est, pour la France comme pour ses voisins, la garantie d’un approvisionnement sécurisé.

La solution immédiate serait finalement d’appliquer la stratégie hispano-portugaise à l’échelle européenne : subventionner le gaz pour faire baisser le prix marginal du MWh gazier et appeler à la solidarité les producteurs d’électricité non gazière engrangeant aujourd’hui des super profits sur le territoire européen. Ces producteurs non gaziers effectuant des super profits ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. Ainsi, le fabriquant de meubles Ika, propriétaire de quatre fermes éoliennes en France et de six parcs en Allemagne, est en train sans le dire d’engranger des super profits. Là où les Français pensaient économiser sur le prix de leur meubles, ils le rendent au centuple au Suédois en payant leur électricité au prix fort.

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5 septembre 2022

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16 commentaires

  1. Quand ces semeurs de désordre et de désolation seront-ils empêchés de créer ces vallées de larmes ?

  2. depuis des lustres, l’UE et encore plus la « Com européenne » sous la dictature de vonderlayen ( je vous rapelle qu’elle n’est pas élue ! ) fracasse les souverainetés des nations qui constituent l’UE.
    Sous les directives tantôt de l’Otan, des USA ou des lobbys ( où l’n croise des « proches » de ces politicards … étonnant ??? … ), rien ne semble arrêter cette destruction programmée de l’Europe. Le cas de la souveraineté énergétique en est l’alpha et l’oméga de l’incurie des dirigeants mondialistes et européiste dont macron est le troll le plus visible …
    La seule question doit être « Stop ou encore ? »

  3. Ce système dénommé « merit order » me paraît anti libéral. On n’arrête pas de nous vendre que la concurrence permet de baisser les prix et là c’est le moins rentable qui sert de référence. On ne peut que mesurer l’incompétence de ceux qui sont chargés veiller à nos intérêts. N’importe quel consommateur choisit le produit qui lui offre le meilleur rapport qualité prix. Nous en sommes loin.

    1. « On ne peut que mesurer l’incompétence de ceux qui sont chargés veiller à nos intérêts. » Il est certain que ce ne sont pas les intérêts des consommateurs qui sont l’objectif principal des princes de l’Europe. Par contre, ceux d’Ikéa et autres…

  4. L’Europe est une catastrophe pour la France .
    Nous avons le plus grand parc nucléaire d’Europe on devrait être indépendant mais il est très mal entretenu .

  5. Merci beaucoup M Charlez de toutes ses précisions, je connaissait un peu les systèmes mais votre explication l’à parfaitement complétée. Je crois que le réseau français est « interconnecté » depuis bien longtemps avec ses voisins frontaliers ?
    Ikéa par exemple je ne savais pas ! L’indexation du prix sur le plus cher etc. Par contre il est vrai que nous achetons les éoliennes financées par le consommateur, dans les pays étrangers (l’Allemagne) par exemple, et que nous les faisons installer par du personnel étranger. J’ai vu cela il y a maintenant 3 ou 4 ans lors d’un voyage dans les Hauts de France, dans le logement voisin du notre il y avait des polonais venu installer les éoliennes fabriquées en Allemagne, et je ne vous parle pas du coup du raccordement au réseau, passage sous un canal, destruction des routes de plusieurs villages etc.

    1. Bonjour, j’espère que vous avez compris que les éoliennes comme les voitures électriques sont l’arnaque du siècle ?

      1. Tout ce qui a rapport avec le réchauffement climatique anthropique fait partie intégrante de la plus belle arnaque mondiale jamais imaginée.

  6. Merci pour ce coin de voile levé. Jusque-là j’ai compris. Pourquoi le nucléaire français ne realise -t-il pas des bénéfices colossaux pour pouvoir entretenir les centrales payées par nos ancêtres ?

  7. Il y aurait une autre solution beaucoup plus intelligente: cesser les sanctions imbéciles contre la Russie, tout cela pour plaire aux USA qui s’en mettent plein les poches avec leur Gaz de schiste, leur pétrole et leurs armes.

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