Marchés publics : la préférence européenne, bonne idée ou simple coup de com’ ?

Bruxelles propose d’instituer une dose de préférence européenne dans l’attribution des marchés publics dans l’UE.
Le siège de la Commission européenne à Bruxelles. Photo de Marco - pexels.com
Le siège de la Commission européenne à Bruxelles. Photo de Marco - pexels.com

Le 9 septembre dernier, le vice-président exécutif de la Commission européenne, Stéphane Séjourné, présentait une réforme des marchés publics dans l’UE comprenant deux grands volets.

Après le « made in Europe », le « prefer Europe »

Le premier est « un acte de simplification radical », selon les mots de l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron. Concrètement, jusqu’à présent, l’attribution des marchés publics des États de l’UE et de leurs collectivités était encadrée par une réglementation complexe de 900 pages comprenant trois directives, 26 actes sectoriels et cinq procédures de passation. Ce mammouth réglementaire serait remplacé par un règlement unique de 200 pages, applicable dans toute l’UE sans transposition par pays.

Mais le cœur du projet se situe dans le second volet, qui propose d’instituer une « préférence européenne » dans l’attribution des marchés. Et là, comme nous allons le voir, le dispositif proposé n’est pas aussi simple. Jusqu’à présent, les collectivités devaient choisir leurs fournisseurs selon le seul critère du prix, sans tenir compte d’aucune restriction géographique. Ce principe avait contribué à accélérer les phénomènes de délocalisation et de désindustrialisation européennes, et à ouvrir des brèches béantes aux entreprises exotiques, principalement nord-américaines et indiennes, mais surtout chinoises.

Et c’est bien la pression concurrentielle croissante de la Chine, s’ajoutant à la décision de Pékin de fermer le robinet de sa fourniture de terres rares et matières stratégiques, qui a décidé Bruxelles à revenir de ses tabous mondialistes sur l’approvisionnement de ses collectivités publiques. Or, l’enjeu économique est d’importance : les marchés publics de l’UE représentent en effet 15 % du produit intérieur brut de l’UE, soit 2.600 milliards d’euros.

Ce projet, intitulé « Public Procurement Act », s’inscrit dans la continuité d’une évolution de la politique commerciale et industrielle de l’UE, déjà entamée en mars avec l’« Industrial Accelerator Act », qui voulait favoriser le « made in Europe ».

Avec son nouveau texte, l’acheteur aura « la liberté de se concentrer sur le prix ou d’aller plus loin, avec une sécurité juridique renforcée lors de l’utilisation de ces critères hors prix », a précisé Stéphane Séjourné. La réforme ne fait donc pas disparaître le critère prix mais le relativise fortement, en introduisant 30 % de critères qualitatifs, cette proportion pouvant même monter à 50 % en cas de marchés à « forte intensité de main-d’œuvre ». Sur ce point, le texte vise clairement la Chine, qui pratique allègrement le « dumping social » (concurrence déloyale jouant sur les salaires et les niveaux de protection des employés).

À boire et à manger

Mais si l’on entre dans le détail des critères, on voit immédiatement qu’ils sont déterminés, pour certains, par des choix idéologiques pas toujours heureux auxquels Bruxelles nous a habitués : critères environnementaux privilégiant le recours à des transports et à des énergies décarbonées, circuits courts, innovation, critères sociaux, mais aussi plusieurs autres relatifs à la sécurité (cyber-sécurité, risque d’ingérence ou de trop forte dépendance, par exemple).

Il y a donc à boire et à manger, dans tout cela, et même du « en même temps » macronien, puisque si de nouvelles règles sont mises en place, les « pouvoirs adjudicateurs pourront déroger à cette approche sous réserve d'expliquer comment la qualité sera garantie ».

Si la nouvelle réglementation part donc un peu dans tous les sens, il en ressort pourtant une évidence : dans le domaine des marchés publics comme dans de plus en plus d’autres, Bruxelles cherche à capter à son profit les pouvoirs jusqu’ici détenus par les États, au mépris du principe de subsidiarité. Ainsi, la Commission européenne, tenant à contrôler étroitement la passation des marchés publics, prévoit que les plates-formes nationales d’appels d’offres seront désormais rattachées à une plate-forme centrale européenne.

Des réactions contrastées

Le texte a déjà provoqué des réactions contrastées. L’eurodéputé (MoDem) Christophe Grudler se montre optimiste, persuadé que « produire en Europe, c’est créer des emplois et renforcer notre indépendance ». Positif mais prudent, Jean-Paul Garraud, chef de file des eurodéputés RN (groupe Les Patriotes pour l’Europe), se félicite, quant à lui, dans un communiqué, que « Bruxelles découvre enfin la préférence européenne » et qu’après « des années de libre-échange naïf, Bruxelles reconnaît donc une évidence : l’argent public doit d’abord soutenir nos entreprises, nos emplois et notre industrie ». Y voyant un « premier recul idéologique de la technocratie bruxelloise », il estime cependant que « cette réforme ne doit pas devenir un nouveau prétexte à davantage de normes et de bureaucratie » et que la France doit pouvoir « privilégier ses entreprises et faire de la commande publique un véritable instrument de réindustrialisation et de souveraineté économique ». La préférence européenne comme simple étape pour le rétablissement d’une préférence française ?

D’autres, encore, se montrent inquiets quant à la portée réelle d'une telle réforme sur l’industrie européenne. S’appuyant sur une étude du Financial Times sur les pertes d’emploi chez les équipementiers européens de l’automobile, l’association « Documentaire et Vérité » résume, sur son compte X, l’argumentation des plus méfiants. « Les équipementiers réclament 75 % de contenu européen. Les constructeurs automobiles refusent. Ils savent que cela renchérirait les coûts, donc affaiblirait encore leur compétitivité mondiale. » Dans un tel contexte, « les fournisseurs veulent survivre. Les constructeurs veulent rester compétitifs. Et Bruxelles veut donner l’illusion d’une politique industrielle. Le protectionnisme made in Europe arrive donc comme une bouée jetée à un navire dont on a percé la coque depuis vingt ans. » Comment, dans ces conditions, espérer « qu’un règlement compensera ce qu’aucune stratégie industrielle n’a su anticiper... » ? La question se pose en effet, et l'automobile est emblématique de la crise industrielle européenne, comme l'a déjà illustré BV.

Encore faut-il que ce nouveau règlement voie effectivement le jour. La proposition Séjourné va être transmise pour approbation au Parlement européen ainsi qu’au Conseil de l’Union européenne (représentant les États de l’UE). Soutenu par la France, mais aussi sans doute l’Italie et l’Espagne, le texte fait renâcler plusieurs autres de nos voisins, dont principalement l’Allemagne.

Finalement, la préférence européenne est-elle une bonne idée ou un simple coup de com' ? Nous devrions être assez rapidement fixés sur ce point.

Vos commentaires

32 commentaires

  1. Coup de com puisqu’ils achètent la majorité de leur matériel militaire aux américains. Ils achètent même maintenant sud coréen, c’est pour dire qu’ils sont crédibles. D’ailleurs quand je dis qu’il ne faut pas vendre à n’importe qui : « En août 2026, l’armée de l’air chinoise et l’armée égyptienne ont mené un exercice militaire aérien conjoint en Égypte, opposant pour la première fois des chasseurs J-16 chinois à des Rafale égyptiens ». Maintenant les chinois sauront contrecarrer les rafales… Que c’est beau le commerce sans réflexion!

  2. Coup de com . Les élections changent le paysage politique . Ce sont des menteurs patentés « professionnels » ….Ces menteurs là commencent par faire que le mensonge paraisse une vérité , et ils finissent par faire que la vérité semble un mensonge …..

  3. Enfumage total. Il faudrait quand même rappeler que la préférence européenne inclus également les pays avec lesquels nous avons des traités de libre-échange. C’est à dire que seront considéré comme européens, le Canada, l’Amérique du Sud, l’Australie, l’Indonésie et bientôt l’Inde.
    Elle est grande l’UE !

  4. Chaque fois que je lis ou entends « Europe » mon poil se hérisse parce que cette Europe là a été refusée par le vote des Français et que la « démocratie » de cette Europe là n’a rien à cirer des peuples. C’est une ploutocratie.

    • L’ UE dictatoriale n’est pas l’ EUROPE, celle des Nations qui serait bien plus profitable aux peuples Européens !!!! Ne pas confondre cette UE destructrice avec toute l’Europe, la belle !

  5. La grosse commission veut à tous prix prendre le pouvoir sur tout, il y a du Mozart et de la vdl la dessous et oui beaucoup de pognon en jeu !!

  6. Voilà le RN dans toute sa splendeur :
    « la France doit pouvoir privilégier ses entreprises ».
    Le Bisounours de service par excellence ! Désolé mais il le cherche quand même ! La France ne peut pas privilégier ses entreprises, c’est faux et archi-faux. On a supprimé la possibilité pour la France de privilégier ses propres entreprises, c’est inscrit dans le droit Européen ! Pas étonnant que le RN soit satisfait de cette décision, vraiment ça ne m’étonne pas c’est un parti pro UE puissance Macron. Une fois au pouvoir avec autant de niaiserie, sûr qu’il ne défendra pas les intérêts de la France. Et on va encore me dire que c’est pour pas affoler !

  7. Et alors, L’accord de libre-échange entre le Mercosur et l’Union européenne, souvent appelé accord UE-Mercosur,signé le 17 janvier 2026, il va être annulé?

  8. C’est comme ça que l’on achète des éoliennes allemandes qui coûtent une blinde , qui ne servent à rien et détruisent notre environnement , VDL veille au grain , priorité allemande que l’on fait passer pour européenne , le pire c’est que ça peut être comme ça pour notre aéronautique militaire , n’oubliez pas que les Teutons lorgnent sur Dassault qui tient bon et c’est tant mieux au grand dam de Macron

  9. Réponse au titre… » Bonne idée ou simple coup de com’  » : « coup de com' », car les marchés publics de l’UE sont, en majorité, traités à l’extérieur de l’ancien « Marché Commun »…

  10. Tout ou presque est fabriqué en Asie. Après s’être moqué et avoir critiqué on voit « mais un peu tard » qu’on a raté le train.
    Une dose de protectonisme ou de  » préférence Européenne » ne changera pas grand chose.

  11. Pour moi, il me semblait évident que l’argent européen devait obligatoirement être prioritairement destiné aux marchés européens. Sur le plus de 26 milliards que la France a déjà consacré à l’Ukraine, combien de petits milliards ont profité à l’économie européenne ? Combien à l’économie américaine ? Combien à l’économie chinoise ? Etc.

  12. Une dose de préférence française ? L’UE nous a déjà fait le coup il n’y a pas si longtemps d’une dose de vaccin . On a déjà donné. .

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