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Christophe Soulard, vous venez d’écrire une Histoire méconnue du Soldat inconnu. Pour quelle raison ce sujet vous tenait-il à cœur ? 

C.S. Il y a, en réalité, plusieurs raisons. La première est que l’arrivée du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe est tout à fait rocambolesque et que, finalement, peu de personnes le savent réellement. La meilleure preuve que j’ai eu raison d’écrire cet ouvrage est que j’ai été choqué de lire et entendre des inexactitudes, pour ne pas dire des mensonges historiques, à la télévision et dans la presse écrite sur la date de l’inhumation de ce Soldat inconnu. Non, il n’a pas été enterré le 11 novembre 1920 mais le 28 janvier 1921. En effet, la tombe sous l’Arc de Triomphe n’était pas prête. Le premier Soldat inconnu à avoir été enterré est le Unknown Soldier britannique, le 11 novembre 1920, dans l’abbaye de Westminster, au milieu des rois d’Angleterre. Le Soldat inconnu français a « habité » dans un des piliers de l’Arc de Triomphe pendant deux mois et demi avant son inhumation.

La deuxième raison est que ce personnage embrasse, par son anonymat, tous les soldats tombés pendant la Grande Guerre, en particulier les 300.000 soldats disparus ainsi que ceux tombés pour la France lors des conflits qui ont suivi.

La troisième est que je fais partie, à titre personnel, de ce qu’on nomme la quatrième génération du feu. Mon grand-père paternel, incorporé au 4e groupement d’artillerie de campagne d’Afrique, a fait toute la guerre d’août 1914 jusqu’à sa démobilisation en août 1919. Mon grand-père maternel a fait celle de 1939-1940 jusqu’à sa démobilisation en juin 1940. Mon père a fait l’Algérie entre 1958 et 1959, au 19e Bataillon de chasseurs à pieds. À titre personnel, réserviste opérationnel depuis quelques années, j’ai effectué deux opérations extérieures (OPEX). Nombre de mes frères d’armes issus de mon unité, certains de mes instructeurs sont morts en OPEX. Il en est de même pour mes grands-parents et mon père. Je ne peux pas, je ne veux pas et nous ne voulons pas les oublier. Je suis porte-drapeau d’une association nationale de réservistes et lorsque j’ai l’honneur d’être invité aux commémorations sous l’Arc de Triomphe, l’émotion m’étreint systématiquement et je ne peux m’empêcher de penser à tous ces soldats que j’ai connus et qui font que nous vivons, quoi qu’on en dise, dans un pays libre. Écrire sur le Soldat inconnu, raconter son histoire, c’est se souvenir et transmettre.

 

Puisque ce soldat est inconnu, comment peut-on être sûr qu’il n’est pas… allemand ?

 C.S. : Toutes les précautions ont été prises par les autorités civiles et militaires pour que le Soldat inconnu soit reconnaissable à son uniforme français mais qu’aucun signe distinctif ne vienne apporter un début d’indice qui permettrait à quiconque de remonter une éventuelle piste sur son identité. André Maginot, ministre des Pensions, lui-même ancien combattant de la Grande Guerre et grièvement blessé en 1914, a donné des instructions très strictes sur cet anonymat aux autorités militaires : « Notre principale préoccupation est d’assurer de la façon la plus complète l’anonymat de telle sorte que les familles qui ont eu la douleur d’avoir un de leurs membres perdu à la guerre, sans qu’il puisse être identifié, puisse toujours rester en droit de supposer que l’être qui leur est cher fait l’objet de ce suprême hommage. » Ordre a été donné que le corps soit prélevé dans l’un des neuf plus grands champs de bataille du front occidental : l’Artois, la Somme, l’Île-de-France (Seine-et-Marne), le Chemin des Dames, la Champagne, Verdun, la Lorraine et les Flandres belges. Des dizaines de corps non identifiés furent exhumés mais certains étaient très vite reconnaissables à leur couleur de peau, en particulier les inconnus issus des régimes de tirailleurs. Ils ont été écartés. Parmi les neuf corps retenus, un d’entre eux n’a pas été sélectionné car on n’était pas sûr qu’il était français. Son uniforme n’était pas identifiable. Comme vous le soulignez, il aurait été impensable qu’on enterrât un soldat allemand sous l’arche voulue par Napoléon. Je vous rassure : toutes les précautions ont été prises pour que le Soldat inconnu soit français. Mais qui est-il ? On ne le saura jamais.

 

2020, à l’heure de l’armée de métier, ce Soldat inconnu a-t-il encore une signification pour les Français ? 

C.S. : Je ne le sais pas de manière précise car aucun sondage n’a été fait sur cet illustre inconnu. Cependant, j’espère fortement que les Français y restent encore attachés. L’Histoire nous rappelle que ce Fils de France, qui avait de grandes chances d’être un conscrit et sans doute un paysan, reste indissociable de l’Arc de Triomphe, sa dernière demeure. Je pense que le Soldat inconnu incarne les symboles et les valeurs de la France éternelle. S’attaquer à l’Arc de Triomphe, c’est s’en prendre à celui qui symbolise en France, le sacrifice suprême et un certain esprit de liberté. L’esprit de liberté, c’est celui qui a soufflé quand des étudiants ont bravé l’autorité allemande et ont déposé une gerbe en forme de croix de Lorraine sur la tombe, le 11 novembre 1940. Plus tard, le Mouvement de libération des femmes, dans les années 1970, a manifesté dans ce lieu en disant qu’il y avait plus inconnu que le Soldat inconnu : sa femme. Plus récemment, les gilets jaunes ont violemment attaqué l’Arc de Triomphe sans, heureusement, attenter à la tombe et à la Flamme du Soldat. N’oublions pas que, tous les soirs, à 18 h 30, quelles que soient les conditions climatiques, se tient une cérémonie de Ravivage de la Flamme, au pied de la tombe du Soldat inconnu, avec généralement la présence de nombreux élèves et de leurs professeurs. Cette transmission de l’Histoire, qui fait plonger les jeunes générations dans la réalité d’une guerre qui fut totale et industrielle, est importante pour qu’ils se souviennent et qu’ils puissent construire, demain, un monde plus serein.

14 novembre 2020

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