Chartres, la marche millénaire d’un catholicisme français
C’est devenu bien plus qu’une habitude. Désormais, chaque année et chaque week-end de Pentecôte, des milliers de jeunes pèlerins sortent « de leur canapé », comme l’exhortait le pape François, pour rejoindre la cathédrale de Chartres après plus de cent kilomètres de marche, de prières et de chants. Ce rendez-vous de la chrétienté, devenu l’un des plus grands pèlerinages catholiques d’Europe, plonge alors ses racines dans une histoire millénaire. En effet, derrière les bannières, les chapitres et les longues colonnes de fervents marcheurs se dessine une mémoire française très ancienne, née autour du culte marial de Chartres et ravivée à plusieurs reprises au fil des siècles.
Tout commence au Moyen Âge
Depuis l’époque médiévale, Chartres attire les pèlerins grâce à la précieuse relique du voile de la Vierge, offerte à la cathédrale en 876 par Charles le Chauve. Selon la tradition, ce voile aurait été porté par Marie lors de l’Annonciation et sa conservation fit naturellement de Chartres un sanctuaire majeur de la chrétienté occidentale. Pendant des siècles, rois, princes, paysans et simples fidèles convergèrent vers la cathédrale de la cité pour honorer la mère du Christ. Néanmoins, avec le temps, la ferveur fit place au néant. Il faudra attendre le choc de la Révolution pour que la France prenne réellement conscience du recul du christianisme sur son sol, mais c’est seulement dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle qu’un nouvel élan religieux réapparaît pour Chartres et son pèlerinage.
Chartres redevient ainsi peu à peu un haut lieu de foi. De grands auteurs comme Paul Claudel, François Mauriac ou Charles Péguy viennent y puiser une nouvelle inspiration spirituelle. Ce dernier marque notamment profondément l’histoire du pèlerinage lorsqu’il entreprend, en juin 1912, une marche de Paris à Chartres afin de confier son fils malade à la Vierge. Il reviendra bouleversé, écrivant cette phrase : « Notre-Dame m’a sauvé du désespoir. » Par sa démarche, Péguy redonne alors vie à la tradition médiévale du pèlerinage à pied et inspire durablement plusieurs générations de catholiques français.
Dans les années 1930, cette tradition est reprise par le mouvement étudiant catholique lorsqu’en 1935, Jean Aubonnet fonde le grand pèlerinage des étudiants de Paris vers Chartres. Dans les années 1960, il rassemble encore jusqu’à 15.000 participants. Cependant, les profondes transformations religieuses et liturgiques qui suivent le concile Vatican II provoquent un effondrement de la pratique religieuse en France et entraînent progressivement le déclin du pèlerinage.
Le renouveau de 1983
Pourtant, au début des années 1980, un nouveau souffle apparaît. En effet, en juillet 1982, lors d’une université d’été du Centre Henri-et-André-Charlier, Bernard Antony et Rémi Fontaine décident de relancer un grand pèlerinage traditionnel de Paris à Chartres. La première édition de ce nouveau pèlerinage a lieu alors à la Pentecôte en 1983. Marqués par l’appel lancé par Jean-Paul II au Bourget en 1980 - « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » -, les fondateurs souhaitent répondre à ce qu’ils considèrent comme une crise spirituelle profonde de la France.
Le jeune pèlerinage choisit néanmoins de s’appuyer sur la liturgie traditionnelle latine tout en affirmant clairement sa fidélité à Rome et au pape. Cette position, à une époque où les tensions autour de la messe traditionnelle demeurent extrêmement vives, suscite immédiatement des méfiances et des oppositions. Ainsi, durant les premières années, à l’exception de 1985, les messes de clôture ne sont pas célébrées à l’intérieur de la cathédrale mais sur le parvis, en raison du refus de l’évêque de Chartres de l’époque, Mgr Michel Kuehn, d’autoriser une messe selon le rite traditionnel dans l’édifice. Il faudra attendre 1989 pour que, grâce à l’intervention de Jean-Paul II par sa lettre apostolique Ecclesia Dei, le pèlerinage de chrétienté puisse enfin entrer dans la cathédrale.
En 1991, le pèlerinage est même accueilli, pour la première fois, par le nouvel évêque de Chartres, Mgr Jacques Perrier. En 1994, son organisation est ensuite confiée à l’association Notre-Dame de Chrétienté qui, depuis lors, conduit chaque année des milliers de pèlerins sur les routes. Lors de l’édition 2025, près de 19.000 marcheurs étaient présents, signe de l’ampleur prise par cet événement devenu incontournable dans le paysage catholique français.
Un pèlerinage traditionnel mais fidèle à Rome
Le succès du pèlerinage de Chartres s’explique, notamment, par son attachement assumé à la liturgie traditionnelle et à l’héritage spirituel du catholicisme français. Une crise majeure intervient, néanmoins, en 1988 après les sacres épiscopaux réalisés par Mgr Marcel Lefebvre sans l’autorisation de Rome. Le pèlerinage de Chartres est directement touché par cette fracture. En 1989 naît ainsi un autre pèlerinage concurrent organisé de Chartres vers Paris par la Fraternité Saint-Pie-X.
Les organisateurs du pèlerinage de Notre-Dame de Chrétienté revendiquent encore aujourd’hui un attachement à la tradition liturgique sans jamais vouloir rompre avec Rome. Pourtant, malgré son succès croissant, les critiques n’ont jamais totalement disparu. Certains responsables ecclésiastiques continuent de regarder avec prudence le pèlerinage. Ces tensions ont été ravivées après la publication, en 2021, du motu proprio Traditionis custodes du pape François, texte visant à encadrer plus strictement la célébration de la messe traditionnelle dans l’Église. En janvier 2025, des interrogations vinrent de Rome concernant la place accordée à la liturgie tridentine durant le pèlerinage de Chartres. Le principal risque évoqué concernait la messe de clôture célébrée dans la cathédrale de Chartres selon le rite traditionnel, certains responsables souhaitant limiter, voire empêcher, cette célébration dans un édifice diocésain. Face à ces inquiétudes, Notre-Dame de Chrétienté avait réaffirmé publiquement son attachement à l’Église et au souverain pontife. Dans un manifeste publié après le pèlerinage de 2025, l’association rappela sa volonté de « transmettre le trésor de la Tradition dans la pleine communion de l’Église ».
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28 commentaires
Certains, en d’autres temps, ont voté avec leurs pieds. Ces marcheurs de la foi, quant à eux, expriment avec courage et ferveur, leur attachement à nos valeurs et traditions chrétiennes. Longue vie à eux.
A Dijon, nous marchions vers Vézelay.
J’espère que Jésus multipliera pour eux les bouteilles d’eau fraiche ! Courage…
Les pèlerins qui partent de Chartres pour marcher dans l’autre sens clament aussi, et les premiers, leur attachement à la liturgie traditionnelle et à l’Eglise et son souverain pontife, ce qui ne veut pas dire approuver tout ce qu’il dit et fait. Que vive la Fraternité Saint-Pie X, phare de la tradition intégrale.
Bien sûr, tous ceux qui se réjouissent de ce pèlerinage chrétien vont être taxés de prosélytisme. Alors que ce regroupement n’est que la manifestation de la foi qui se veut en harmonie avec la paix et l’apaisement des cœurs. Heureusement que celle-ci se perpétue et tant pis pour les aigris.
On a le droit de ne pas avoir la « foi » et de n’être pas « aigri » non?