Editoriaux - Le livre de l'été - 8 septembre 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (49)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Des pas lourds se firent entendre dans l’escalier, quatre coups brefs retentirent à la porte. Fadi alla ouvrir puis se retint. D’un geste, il fit signe à Sybille de se cacher. Attrapant le tisonnier, il se plaça derrière la porte.

– Qui est-ce ? demanda-t-il d’une voix ferme.

Il n’entendit aucune réponse. Luttant contre la peur qui l’envahissait, il jeta un coup d’œil à la fenêtre ; ils étaient beaucoup trop haut pour envisager de sauter. Puis une voix qu’il reconnut malgré le chuchotement.

– Vassili…

Il déverrouilla prestement et le Russe entra dans la pièce un sac à la main.

Ils étaient tous les trois assis autour de la table. Réfrénant leur curiosité, Fadi et Sybille attendirent patiemment que le Russe se soit restauré. Il triturait une cigarette éteinte. Sa consommation était davantage tolérée ici qu’à l’Ouest, mais il préférait ne pas attirer trop l’attention. Mâchonnant son mégot, Vassili était parfaitement calme.

– C’est pour demain soir, précisa-t-il. Je préfère ne pas tout vous révéler maintenant par mesure de prudence, mais ce sera chaud. Les choses ont pas mal évolué ici et les réseaux ont changé. Mais j’ai pu entrer en contact avec le passeur.

Sybille fronçait les sourcils :

– Fiable ?

– Fiabilité zéro.

Vassili sourit devant l’air déconfit de la jeune femme.

– Mais pas moins que les autres. Il suffit que le passeur soit attrapé et conclue un marché avec les autorités en échange de sa vie, comme livrer un convoi sur deux ou trois. Comment savoir ? Il nous faut simplement espérer que nous aurons tiré le bon numéro.

– C’est possible, ce genre d’accord ? Avec les moudjahidines, j’entends…

Fadi n’en revenait pas.

– Ceux-là sont davantage pragmatiques. Privilège d’ancienneté, je présume. Oh, les croyants n’ont rien inventé. C’est une pratique qui a toujours été privilégiée par les différents services de contre-espionnage. J’imagine qu’il est plus rentable d’utiliser un filet aux mailles les plus écartées possibles. Ainsi, il se voit moins et les prises sont régulières. S’ils se contentaient d’arrêter le passeur, un autre prendrait sa place, et ainsi de suite. Cela signifierait, pour les traqueurs, une perte de temps et d’énergie bien trop importante.

– Avons-nous d’autres options ?

Vassili haussa les épaules.

– Non, je le crains. Mais il est moins risqué de leur faire confiance que de prendre l’avion avec toi. Tu es mineur, donc traçable depuis l’aéroport, camarade.

Fadi ne répondit rien.

– Alors, que fait-on ? les pressa Sybille.

– On reste ici et on attend. Navré, mais c’est notre seule porte de sortie. Maintenant, je vais aller dormir un peu.

Ouvrant son sac, il en sortit deux pistolets. Il en garda un et posa le deuxième sur la table.

Emportant les coussins du divan, il se retira dans la salle de bains. Quelques minutes plus tard, un ronflement tranquille se faisait entendre depuis la baignoire. Fadi était une fois de plus émerveillé par sa faculté à s’endormir sur commande. Il regarda l’arme que Vassili avait posée sur la table. Il savait s’en servir, Tarek l’avait emmené tirer à l’occasion. Il n’avait jamais aimé ça, mais ce soir, il se sentit rassuré en le prenant en main.

– Tu peux aller dormir, dit-il à Sybille. Je n’ai pas sommeil.

– Menteur, sourit-elle. Tu n’as pas fermé l’œil, hier soir.

– Toi non plus… Je suis habitué.

Elle n’insista pas, sachant qu’il se montrerait inflexible. Tirant le drap, elle se pelotonna. La silhouette de Fadi se profilait dans l’ombre, il avait les yeux fixés sur la porte. Sentant son regard, il se tourna vers elle et lui décocha un sourire rassurant. Il veillait.

Elle lui tendit la main, Fadi tira la chaise pour se placer à son chevet.

Les yeux de la jeune fille se fermaient malgré elle. La voix ensuquée, elle parvint à murmurer :

– Je suis contente que tu sois avec moi, tu sais.

Et elle sombra dans le sommeil. La nuit s’écoula lentement. Seul, à la lueur d’une bougie, Fadi veillait en se demandant si, à quelques centaines de kilomètres de là, ceux qu’il avait abandonnés subissaient par sa faute les mêmes tic-tac mélancoliques d’une vieille pendule.

Alors qu’il tombait dans une espèce de léthargie, la porte de la salle de bains s’ouvrit et Vassili apparut. Fadi allait protester, arguant qu’il n’avait pas envie de dormir, le Russe ne lui laissa pas le choix :

– Le jour va bientôt se lever. C’est un ordre camarade, il n’y a personne à impressionner ici et j’aurai besoin de toi en pleine forme d’ici ce soir.

Vaincu, Fadi obéit. Dehors, le soleil se levait et les appels monotones des muezzins ne parvenaient plus à l’arracher au sommeil.

– À minuit ce soir, mon frère vous attendra à l’entrée.

Vaso parlait lentement dans un français approximatif. Ils s’étaient donné rendez-vous dans un café isolé et peu fréquenté situé aux confins d’un faubourg éloigné de la Baraka. Fadi fixait avec méfiance le petit homme aux yeux délavés qui expliquait à mi-voix la marche à suivre. Vassili l’écoutait imperturbablement et fumait avec un plaisir évident cigarette sur cigarette. Il s’était montré trop prudent la veille et les volutes de fumées qui s’échappaient de la salle exiguë le rassurèrent quant à la tolérance bosniaque.

Le café dans lequel ils étaient installés était noyé sous le flot de clients, et les hommes assis sur sa terrasse étaient sans arrêt bousculés par les allées et venues. Légèrement à l’écart, sous une alcôve entre deux colonnades, trois hommes et une femme entièrement voilée discutaient à voix basse. Ils avaient l’air détaché, anonymes dans cette foule bruyante et insouciante. De manière générale, tout paraissait relâché, ici. Sans la présence, à chaque coin de rue, du drapeau noir et or, on en oublierait que cette terre appartenait au Califat. Le petit homme trapu qui faisait face au trio de voyageurs fumait avec ostentation. Revêtu de l’habit des milices bosniaques, il semblait ne craindre aucune remontrance. L’air affable, il attendait patiemment les questions que ses clients ne manqueraient pas de poser.

Si les trafiquants étaient une race à part entière, Vaso en serait un magnifique spécimen. Petit de taille, il était solidement planté sur ses jambes, la musculature de ses bras compensait le relatif embonpoint de sa silhouette. Son regard semblait rompu à la gymnastique que pratiquent ceux qui dansent sur la corde raide de la légalité, tour à tour indifférent, pénétrant et froid, torve, soumis ou droit. Il faisait partie de ces êtres qu’on ne remarque jamais dans une foule mais qui, une fois repérés, fascinent ceux qui ont eu la chance de les observer. Le genre d’homme qui pourrait aussi bien vous saluer poliment au coin d’une ruelle ou vous égorger avec le même détachement, voire les deux à la fois.

– Et comment comptes-tu nous faire passer dans cette zone ? Il faut un permis spécial pour y travailler, demanda Vassili.

Vaso gardait le même air de bienveillance lasse, comme un professeur fatigué de devoir faire répéter sans cesse des leçons à des gamins particulièrement obtus.

– Mon frère est manœuvre sur un chantier des infrastructures du Mur, il suffit de graisser la patte du contremaître, ne t’inquiètes pas, il a l’habitude, il est davantage bosniaque que musulman, ce qui le rend accessible ; pour le moment, du moins…

– Pour le moment ? Il y aurait des raisons pour que cela change ?

Fadi ne comprenait pas. Vaso se tourna vers lui avec un sourire désabusé.

– Oh oui, une raison très simple. Ce n’est pas un hasard si Sarajevo est recouverte de drapeaux du Califat. La situation politique n’est pas stable. Si les autochtones ont accueilli les moudjahidines du Calife en libérateurs au début, ils en supportent de moins en moins l’ingérence. Le terrain devient favorable aux émeutes, certains complotent déjà. Le Calife a donc envoyé des troupes et des fonctionnaires issus du sérail pour mettre ce petit monde au pas. C’était manifestement la dernière décision à prendre car ça n’a fait que renforcer la défiance mutuelle.

– On te sent presque compatissant, ironisa Vassili d’une voix moqueuse. Entendre un Serbe se lamenter sur les ennuis bosniaques, je ne pensais pas voir cela de mon vivant.

Vaso tourna vers lui un œil chargé d’orage.

– Venant d’un Russe, je suis surpris de cette question. Nous n’oublierons jamais nos morts ni ne renoncerons à notre volonté d’éradiquer ces chiens. Nous n’éprouvons aucune compassion, mais j’en connais qui enragent à l’idée que les moudjahidines n’écrasent trop violemment ces chiens avant que nous tirions notre vengeance.

Vassili leva son verre gravement. Vaso poussa du pied un sac sous la table.

– Il y a là-dedans des papiers et des tenues de manœuvre. Soyez à l’heure, l’entrée du tunnel est planquée au niveau des installations électriques souterraines. Le contremaître ne remarquera rien. Les papiers, c’est davantage pour lui donner bonne conscience. Je serai devant la Baraka à minuit dans une camionnette bleue. À ce soir.

Vaso les quitta. Vassili regardait son verre, inexpressif. Sybille était soucieuse. Devant l’air interrogatif du jeune homme, elle lâcha :

– On doit faire confiance à ce type ?

Vassili ne répondit rien.

– On n’a pas vraiment le choix, tenta Fadi. Mais c’est vrai qu’il n’a pas l’air fiable. Cela paraît trop simple à l’entendre.

Vassili sourit.

– Mais ça l’est, répliqua-t-il. La seule inconnue étant de savoir s’il est réellement libre de nous faire passer.

– Oui, ou si le contremaître sera de bonne humeur et se laissera corrompre…

– C’est sans doute la seule partie du plan contre laquelle aucun doute n’est permis, répliqua Vassili.

– Quoi ? La corruption ?

– On n’est pas chez les plus vertueux des Croyants, objecta le Russe. Si le Bosniaque ne tolère plus le Califat, il y a fort à parier qu’il se moque bien de savoir qui traverse ce Mur qui n’a été ni érigé ni décidé par lui. Je pense qu’ils sont dans le même état d’esprit que les Serbes, ils voudraient que les moudjahidines et mon peuple se retirent de leurs montagnes pour les laisser régler leurs comptes entre eux.

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