Editoriaux - Société - 8 septembre 2019

Au rancart, les vieux !

Ce serait l’injonction de notre modernité tellement affamée de jeunisme.

Il faudrait d’abord définir à partir de quel âge on estime qu’on n’est plus opératoire dans la vie pratique, professionnelle. J’ai récemment appris avec stupéfaction que, dans certaines entreprises, le couperet tombait sur vous à partir de 45 ans. Ce qui est délirant.

J’entends bien, également, qu’on ne saurait raisonner pour toutes les activités de la même manière et que quelques-unes, plus techniques, plus sophistiquées ou plus épuisantes, pourraient à juste titre être réservées à des hommes et à des femmes en pleine force de l’âge.

Je sais aussi qu’on associe trop volontiers à l’expérience le fait d’être un senior, non pas que ce lien ne soit pas fondé – la plupart du temps, il l’est – mais parce que, par exemple dans l’univers politique, il représente un prétexte pour ne jamais laisser la place. L’expérience réelle ou prétendue constitue une sorte de bouclier pour vous garantir le maintien, vous préserver de toute perte des responsabilités, et sert à se faire déclarer irremplaçable. Et cette tendance est une plaie dans notre démocratie. Si je déteste le jeunisme, une prime octroyée par principe aux jeunes générations sous le seul prétexte qu’elles auraient l’avenir devant elles, je ne suis pas, non plus, épris d’un « vieillisme » qui s’abriterait derrière le seul argument d’un long passé.

Une fois ces précautions prises, rien ne me semble plus absurde et moins efficace que cette mise au rancart trop précoce d’une classe d’âge qui pourrait apporter beaucoup là où on lui permettrait de demeurer utile. Je ne me dissimule pas que cette exclusion est fondée sur des critères économiques et financiers, mais cette économie apparente est largement battue en brèche – je n’insiste pas sur son caractère humainement et socialement discutable – par tout ce qu’elle va faire perdre comme richesse à la fois matérielle et immatérielle à des mondes professionnels.

D’abord, en effet, grâce à la bienfaisance d’une authentique expérience qui ne se résumerait pas à la possession d’un savoir et d’une technique mais aussi à la disposition d’une culture générale qui, offerte à tous, aurait à l’évidence des effets extrêmement positifs sur le climat général d’une société, d’une entreprise. Dans « culture », je mets beaucoup d’éléments : politesse, urbanité, langage, qualité des rapports, exigence, conscience professionnelle.

Ce n’est pas par hasard que l’espace médiatique, en dépit de quelques décrochages qui ont fait jaser, suscité la polémique, se trouve naturellement accordé – avec l’information, la connaissance du monde, l’histoire politique et les émissions culturelles – avec une génération qui, quoique vieillie, est susceptible d’apporter beaucoup. Ce qui relève de la pensée, de la parole ou de l’écrit, d’une certaine manière, peut échapper à la dure loi de l’inaptitude qui frappe parfois implacablement pour tant d’autres activités de matérialité.

Mais il est hors de question de surestimer l’apport des seniors où que ce soit. Il y aurait là une présomption à rebours. En effet, ce n’est pas une qualité mais un état. Il n’empêche qu’exemplaires, ne radotant pas à perte de vue sur ce qu’ils ont vécu mais de plain-pied avec ceux plus jeunes qu’ils côtoient, ils sont à même d’infléchir la roide efficacité et les froides technocraties. De compenser la pauvreté de quotidiennetés enfermées seulement sur une pratique que n’éclaire rien d’autre que le profit et la rentabilité. Par un autre souffle.

Pourquoi, alors, malgré la conviction intuitive contraire de beaucoup de responsables en capacité de choisir, y a-t-il cette grotesque guillotine de l’âge comme si tout s’arrêtait à cause d’un décret artificiel confondant l’utilité sociale et humaine avec la fraîcheur de peau ?

Parce que, paradoxalement, il y a de la peur, un manque de confiance en soi de ceux qui devraient, au quotidien, coexister avec des aînés, travailler avec eux, même profiter de leurs conseils et de leur passé éclairant. Une crainte que leur pouvoir, leur emprise soient plus difficiles à assurer et à sauvegarder. Et cette inquiétude n’est pas toujours imaginaire. La vieillesse n’est évidemment pas que faiblesse : elle doit aussi savoir se fixer des limites, réfréner l’envie parfois irrésistible de juger de haut la jeunesse, en l’accablant de ses leçons, de ses anecdotes et de la supériorité illusoire que lui aurait donnée l’avancée du temps.

Si, aujourd’hui, les « vieux au rancart » apparaît comme l’une des tendances délétères de notre époque, cette dernière, avec cette perversion, se juge aussi. Tristement.

Qu’on me permette de terminer par une conclusion contradictoire ! L’une pour défendre la jeunesse : selon Goethe, « s’il est vrai que la jeunesse soit un défaut, on s’en corrige bien vite ». L’autre, pour louer la lucidité de Brassens : « Le temps ne fait rien à l’affaire,/Quand on est con, on est con. »

Deux évidences.

Extrait de : Justice au Singulier

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