Editoriaux - Union Européenne - 13 avril 2019

Le « couple franco-allemand » : un mythe !

Le 10 avril, le Président Macron s’est trouvé très isolé à Bruxelles. Soutenu par la Belgique, l’Espagne, le Luxembourg et Malte, il a dû se plier à la majorité constituée par tous les autres, face à une Angela Merkel qui copinait ostensiblement avec Theresa May. Qui plus est, son souhait d’un délai court pour le Brexit, et au besoin d’une sortie sans accord, a été pointé par le président de la Commission comme une attitude destinée à attirer à lui des électeurs de droite soucieux de fermeté avant les prochaines élections européennes.

Cette journée dénuée des « mamours » habituels entre dirigeants allemand et français devrait dessiller les yeux des Français qui auraient la naïveté de croire que l’Europe a, depuis 1963, une affiche publicitaire, celle du couple franco-allemand : de Gaulle-Adenauer, Giscard-Schmidt, Mitterrand-Kohl. Cette idée de « couple », que les Allemands ne traduisent pas, a commencé par un symbole fort constitué par les deux hommes qui incarnaient le redressement de leur pays après la victoire chèrement payée de l’un et la défaite écrasante et chargée de honte de l’autre. Après une période plus difficile, le second tandem fut marqué par la convergence monétaire, avec le Serpent monétaire puis l’ECU, et l’équilibrage des développements régionaux grâce au FEDER. C’était plus concret, mais le rapport de force n’était déjà plus le même après un plan de relance et deux de stabilisation, côté français. Quant au troisième, la main dans la main, devant l’ossuaire de Douaumont, il restera comme une image aussi forte que trompeuse. Beaucoup de rencontres, et derrière les embrassades, la construction européenne activée par Jacques Delors, avec l’Acte unique, puis le traité de Maastricht conduira à une Union économique et monétaire dont on voit, aujourd’hui, combien elle a accru les divergences entre l’Allemagne et la France, au détriment de cette dernière. Mitterrand avait marqué une certaine tiédeur face à la réunification, puis s’y rallia. L’explosion de la Yougoslavie se fit au profit de l’influence allemande en Croatie et Slovénie.

Il faut être distrait pour ne pas voir que dans le duo, qui ne se détache que superficiellement du chœur des 27, c’est l’Allemagne qui pèse désormais le plus lourd. La réponse de Annegret Kramp-Karrenbauer, la nouvelle présidente de la CDU, à la lettre aux Européens d’Emmanuel Macron était claire : il n’est pas question d’une mutualisation des dettes, mais on veut bien partager votre siège au Conseil de sécurité de l’ONU et, par ailleurs, le Parlement européen doit se replier sur Bruxelles en abandonnant Strasbourg.

Ce retournement de situation en faveur de l’Allemagne, à laquelle il faut ajouter les pays qui sont en phase avec elle sur le plan économique, à l’intérieur comme à l’extérieur de la zone euro, ont une explication essentielle : l’affaiblissement économique de la France systématiquement accru à chaque passage de la gauche au pouvoir, alors que les sociaux-démocrates allemands ont, à leur crédit, des mesures qui ont permis à l’Allemagne de digérer l’absorption de la RDA. La permanence du « couple franco-allemand » est donc une illusion. De Gaulle n’avait lancé ce mythe que dans la mesure où la France dominait politiquement et moralement et pouvait espérer dépasser économiquement l’Allemagne. L’élargissement et l’approfondissement ont ôté toute cohérence et toute opportunité à cette alliance entre deux États parce qu’ils comptent moins dans l’ensemble et que les mécanismes « bruxellois » ligotent les États. C’est pourquoi le traité d’Aix-la-Chapelle présenté par Macron comme la relance du traité de Paris conclu entre Adenauer et de Gaulle n’était qu’une opération de communication.

On pourrait dire, aujourd’hui, que les gouvernants français qui ont maintenu ce mythe du couple franco-allemand alors que la France en tirait de moins en moins d’avantages n’ont pas trahi l’Europe, certes, mais leur propre pays.

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