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Le coronavirus n’est pas Verdun

« Nous sommes en guerre », a martelé le Président français sur un ton martial à faire peur dans les chaumières. Et dans nos pénates, entre disputes de couple, ennui – une de ces belles notions qui développe l’imaginaire mais que nous avons désapprise – et applaudissements lorsque vingt heures sonnent au clocher, nous serions des soldats d’un temps nouveau.

Pour être valeureux, nous répète-t-on, et sauver des vies de surcroît, nous sommes sommés de rester confinés : tant pis pour ceux qui, me faisait remarquer une amie, passent leurs week-ends cloîtrés chez eux en temps normal et qui ont de soudaines envies de sortie en période de quarantaine.

N’exagérons rien : nous ne sommes pas en guerre ! Aucun obus ne vient déchirer nos tympans et nos habitations ; nous ne sommes préoccupés que par un virus invisible qui, bien que symbolique de ce que notre corps social a laissé entrer sur son territoire ces dernières décennies, ne porte ni des armes ni des bombes ; aucun soldat n’est venu frapper à nos portes pour emmener un proche ou vérifier que nous ne cachions pas quelqu’un ; il n’y a ni tranchées, ni boyaux, ni lignes de combat, ni camp de concentration.

Nous ne sommes ni les 300 de Léonidas aux Thermopyles, ni glorieux parmi les troupes de Vercingétorix à Alésia, ni des grognards traversant la Bérézina, ni de tous ces héros anonymes dont le nom est gravé pour l’éternité sur la pierre des monuments aux morts. Macron n’a rien de Clemenceau, ni Véran de Foch, ni nous-mêmes des Justes. Les Leclerc et Auchan ne sont des champs de bataille que parce que nous y laissons traîner cet égoïsme né de l’individualisme collectif : il n’y a aucun héroïsme, aucun dévouement à la patrie dans nos actions, rien de tout cela. Il ne faudra pas s’autocongratuler à la libération.

Ce serait faire injure aux héros des combats passés que de laisser accroire que nous sommes réellement en période de conflit sanglant, que de se hisser en résistants parce qu’on sauve des vies en ne faisant rien. D’ailleurs, parce que nous pouvons toujours nous raser et nous épiler, nous ne finirons pas tels les poilus à Verdun. Et puis, les personnes ne respectant pas le confinement sont certes fameusement abruties mais pas, pour autant, des collaborateurs. Il n’empêche : les médecins et les infirmiers à qui on a l’habitude de couper les moyens, les policiers sur qui on crache honteusement en banlieue, les caissiers des supermarchés qui sont si souvent méprisés méritent aujourd’hui notre admiration.

Si même l’événement le plus traumatisant que nous ayons à vivre dans nos existences est celui-là, notre génération sera dorée : elle ne résistera d’ailleurs pas à l’envie de reprendre ses habitudes au lendemain de la pandémie, à voyager à tout va, juste pour le plaisir d’écumer les bars des autres villes ou de se prélasser sur les plages, à faire la fête, tous ensemble, parce que c’est l’idéologie du temps qu’avait décrite Muray, à voter pour les mêmes et à mépriser la caissière du supermarché du coin.

Non, nous ne sommes pas en guerre : dire cela relève de la métaphore. Le problème est que, bien souvent, nous ne sommes plus suffisamment armés sémantiquement pour distinguer ce qui appartient au réel et à l’effet de langage. L’affirmer ne sert qu’à nous glorifier à peu de frais et à donner une allure de chefs de guerre à nos chefs d’État. Restons, dès lors, modestes en cette période de confinement et renouons avec l’essentiel : la famille, la grande littérature, notre jardin que Voltaire nous enjoignait de cultiver, la philosophie et, pourquoi pas, les récits sur la vraie guerre…

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