On le sait, en France aujourd’hui et depuis plusieurs décennies, le monde de la culture, ce monde encadré et porté par l’État et ses médias comme Staline portait l’art réaliste soviétique, ce monde fait d’artistes ministériels, d’iconoclastes subventionnés et d’anticonformistes conformes, est un épiphénomène, un vague sous-produit, une imitation surfaite et une caricature des modes et de la bien-pensance de son homologue américain.

Et l’on a encore vu récemment, l’importation de l’affaire Floyd, devenue, en France, l’affaire Traoré, laquelle voulait dénoncer à l’identique la racialisation des Noirs jadis victimes des esclavagistes blancs, et aujourd’hui des violences policières, combat déjà lancé à maintes reprises à travers de nombreuses pétitions et soirées mondaines contre la haine et pour l’amour entre les hommes, et d’abord et surtout entre soi. S’en est suivi tout un cortège de repentances diverses et variées et l’on a même vu certains repentants se mettre à genoux devant les supposés descendants d’esclaves et leur demander pardon. Et il en va ainsi pour toutes les discriminations à la mode, importées des États-Unis et où, du racisme à l’homophobie et du sexisme à l’intersectionnalité, on désigne systématiquement le mâle hétérosexuel blanc comme oppresseur unique du genre humain opprimé. Pire : il n’est plus possible d’évoquer toutes ces minorités ou ces groupes sans les considérer comme des victimes, et de produire une œuvre si elle n’intègre pas ce diktat. Qu’importe la liberté d’expression, toute entorse à cette nouvelle doxa est impitoyablement condamnée par les censeurs.

Or, voilà que soudain, de l’autre côté de l’Atlantique, des artistes s’interrogent. Dans le célèbre magazine d’idées américain, le mensuel Harper’s Magazine, une tribune signée par plus de cent cinquante personnalités issues du monde des arts, des lettres et de l’université – et reproduite en intégralité par le journal Le Monde – dénonce une montée de la censure culturelle et plaide pour la pluralité des opinions et contre la « cancel culture », définie par ce même journal comme « une forme de boycott absolu très en vogue en Amérique, qui consiste à vouloir purement et simplement effacer toute trace d’œuvres jugées désormais moralement offensantes ». Comme, par exemple, le film Autant en emporte le vent, censé véhiculer une pensée raciste. Ses signataires veulent s’opposer à cette tyrannie de la contrition qui, depuis quelque temps, pousse de nombreuses personnalités à des excuses publiques pour des prises de position jugées insupportables.

Cette tribune pourrait avoir bientôt, en France, des échos inattendus. Nos artistes officiels suivent, en général, leurs homologues américains avec un léger décalage de quelques mois, mais avec une force de mimétisme qui n’a pas son égale, et avec d’autant plus d’excès que ces imitateurs en rajoutent pour ne pas montrer qu’ils sont de simples perroquets : il n’est donc pas incongru d’imaginer que nous assisterons, prochainement, chez nous, à un mouvement identique dans lequel on verra notre monde de la culture, pour ne pas être en reste, se repentir de toutes ses repentances, et se repentir aussi des atteintes à la liberté d’expression qu’il exerce depuis des années.

Ainsi, on pourrait voir le théâtre du Rond-Point organiser une soirée contre la haine des auteurs que ce théâtre censure depuis vingt ans, parce qu’ils disent et écrivent autre chose que ce qu’il faut penser et représenter, et devenir le fer de lance de la liberté et de la diversité de la création.

On pourrait voir aussi telle ou telle starlette médiatique dénoncer sur les écrans l’antiracisme comme l’un des principaux racismes actuels, et un carriérisme nouveau. On pourrait voir, à la soirée des César ou des Molière, tel réalisateur, metteur en scène, acteur ou humoriste appeler solennellement à la fin des repentances. On pourrait voir sélectionner un film ou un spectacle d’avant-garde à la gloire des forces de police, du Rassemblement national ou de la Manif pour tous, et même l’artiste le plus officiel de cette époque, Olivier Py, dédaignant soudain le bobo maso-culturel, faire de son Festival d’Avignon un grand festival de théâtre populaire ?

Comme ce serait drôle ! On appellerait ce mouvement la révolution des perroquets…

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