Après l’atroce décapitation par un terroriste tchétchène de ce remarquable et tolérant enseignant qu’était Samuel Paty, je souhaiterais revenir vers la mort de la jeune Victorine Dartois, à Villefontaine (Isère), et à des considérations sur le comportement et la personnalité de Ludovic Bertin, l’auteur de celle-ci.

Ce billet se serait voulu un exclusif hommage à cette victime dont le meurtrier – je n’ai pas les pudeurs médiatiques qui s’obstinent à qualifier de suspect l’auteur qui l’a étranglée – a été interpellé et a reconnu l’essentiel des faits qui lui étaient reprochés, selon le parquet de Grenoble.

Il est plus que probable que ses dénégations pour la tentative de vont être infirmées par le fait qu’on a retrouvé un ADN sur les effets de la victime.

Se pencher avec émotion sur la destinée d’une jeune fille disparue dans ces conditions semble l’attitude la plus normale qui soit et je la partage. Mais on me pardonnera cependant d’être, aussi, tout entier tendu vers cette interrogation : mais comment est-ce possible, comment un cerveau peut-il décider de commettre cela ?

Je confronte dans ma tête l’image souriante et pleine de vie de Victorine Dartois avec celle de Ludovic Bertin, âgé de 25 ans, habitant dans la même commune et père de famille qualifié d’« ordinaire ».

Avant d’en venir à ce qui, dans le destin de ce dernier, a facilité sa criminalité, je bute sur le mystère du passage à l’acte. Mais le vrai, l’authentique mystère. Celui qui demeure encore, une fois qu’on a explicité les ressorts, les mobiles et sans doute une appétence sexuelle qui a mis à bas toutes les censures. D’ailleurs, existaient-elles, chez lui ?

Pour qu’aucune résistance ne soit opposée à des pulsions, et qu’à aucun moment la jeunesse humaine face à soi, à quelques années près comparable à la sienne, ne représente un barrage absolu, il fallait bien qu’une malfaisance structurelle existât dans le corps et la psychologie de Ludovic Bertin et que ce poison n’ait jamais été éradiqué mais, au contraire, à la suite d’une progression lente jamais contrariée, poussé à son comble.

Il n’est pas neutre que Ludovic Bertin ait eu un passé judiciaire.

D’abord, il convient de déblayer le chemin du raisonnement par la récusation de poncifs qui, à l’issue de toute transgression particulièrement odieuse, ne manquent pas de surgir médiatiquement.

Ainsi, parce que Ludovic Bertin est père d’un petit enfant et qu’il était gérant d’une entreprise de chauffeurs-livreurs, il a été qualifié rapidement de « petit » délinquant et de « père de famille ordinaire ». Cet adjectif est inapproprié pour ce jeune homme condamné à une dizaine de reprises et adepte de stupéfiants.

Par ailleurs, ces reportages lassants qu’on nous inflige sur les criminels avec les réponses monotones de leur environnement qui nous les décrit tous comme aimables et serviables… Comme si le pire qui allait s’accomplir s’inscrivait sur les visages et que le crime n’était pas précisément une déchirure dans l’apparente banalité de l’existence.

Le point central concernant Ludovic Bertin se rapporte au fait qu’il n’était pas un petit délinquant, qu’il était connu des services de la gendarmerie et de la justice pour avoir été condamné pour une dizaine de délits de droit commun, notamment routiers, des violences et des vols. Toutes les sanctions qui lui ont été infligées ont été aménagées (bracelet électronique) de sorte qu’il n’a jamais été incarcéré.

Son parcours me permet de dépasser la dénonciation classique sur la médiocre exécution des peines, en France, en démontrant combien la mansuétude, en particulier la substitution du bracelet à l’enfermement, a une incidence loin d’être négligeable sur le cours de certaines dérives.

Non pas que je considère que les crimes de Ludovic Bertin soient directement liés à son histoire pénale antérieure, parce que sa responsabilité et sa liberté capables d’user de son capital humain comme elles l’entendaient ne lui ont jamais été déniées.

Mais si chaque condamnation avait été subie dans sa rigueur, peut-être le grand et terrible saut qu’il a accompli pour passer des délits aux crimes aurait-il été retardé, voire empêché. Tandis que j’ose soutenir qu’à cause de cette relative indulgence, il a pu au moins partiellement, et plus aisément, devenir criminel.

La Justice manque totalement à ses devoirs quand elle n’ajoute pas à l’exigence de la protection de la société et du souci des victimes l’obligation de prévenir le délinquant ou le criminel contre lui-même.

Bizarrement, à l’issue de ce post, je réunis Victorine Dartois et victimes, chacun, d’une horreur et d’une faiblesse, communes dans notre sensibilité.

19 octobre 2020

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