On le sait, le métier de journalistes est, hélas, en France, parmi les plus impopulaires. Selon un sondage récent, les Français ont ainsi jugé anxiogène et catastrophiste le traitement du coronavirus par les médias. Ils sont même 60 % à juger la couverture trop importante. Que l’on se rassure, la « grande » presse ne fait pas toujours dans la tragédie dramatique, elle sait même être souvent euphémisante et incroyablement optimiste.

La preuve par le choix des mots.

Le 1er octobre, BFM TV nous apprend qu’« une bagarre éclate dans une salle du lycée Paul-Éluard de Saint-Denis : un élève de première technologique âgé de 20 ans a poignardé l’un de ses camarade (sic) âgé de 16 ans ». Ce n’est pas très gentil. Copier sur le voisin, lui piquer une bille, lui tirer la natte, le bousculer à la cantine, passe… mais le poignarder, non, vraiment, ce camarade de classe dépasse les bornes. Penser à lui faire copier vingt fois sur l’ardoise Velleda « Le couteau n’a pas sa place à l’école en dehors de la cantine, je le laisse à la maison », ça lui servira de leçon. Il est vrai qu’on a connu dans les goulags des « camarades » fort peu amènes à côté desquels celui-là, malgré son arme blanche, peut passer pour presque sympa. Il est vrai que puisqu’on en parle, c’est sur le terreau de Seine-Saint-Denis que le Parti communiste en mal d’électeurs essaie de se faire la cerise, et que l’on trouve sans doute donc là-bas quelques camarade de (lutte de) classe.

Le 3 octobre, Le Huffington Post s’est fait l’écho d’une mise en garde de Twitter : « Testé positif au coronavirus, le président américain a été admis à l’hôpital […] Une nouvelle que certains ont reçu (sic) avec un peu trop d’enthousiasme (sic) sur les réseaux sociaux. » « Vu le contexte, explique la journaliste, Twitter a jugé bon de rappeler que les tweets qui se réjouissent ou espèrent la mort de quelqu’un seront supprimés. » Pour Le Huff, souhaiter la mort de son prochain – en tout cas quand celui-ci s’appelle Donald Trump -, c’est déborder de bonheur. Les tempéraments joyeux, c’est quelque chose.

Le 14 octobre, alors que le meurtrier de vient d’avouer, Le Parisien choisit de titrer : « Le mystère Ludovic B. “petit délinquant” et “père de famille ordinaire” » (sic). On sait que le coup du pater familias irréprochable fonctionne du feu de Dieu depuis Simenon et Chabrol. Le notable qui s’installe en charentaises dans le fauteuil crapaud du salon en attendant que Madame, qui vient de mettre le rôti au four et fait réciter la poésie au petit, l’appelle à table alors qu’il vient de violer et assassiner une fillette dans les bois a toujours beaucoup de succès. Ce scénario a alimenté la littérature et la cinématographie des années 60-70, d’abord parce que l’épouvante naît du contraste – le sang sur les murs des maisons bourgeoises est un grand classique des films d’horreur, et c’est, du reste, pour cela que l’affaire Dupont de Ligonnès fascine tant -, ensuite parce que la société péri-68arde raffolait de ce genre de coupable.

A-t-on si soigneusement effacé la figure du père pour ne plus seulement savoir à quoi il ressemble ? Non, « un père de famille ordinaire » n’est pas un délinquant, même « petit », il n’est pas « connu de la justice pour des affaires de stupéfiants » (Le Parisien), n’a pas été « condamné à une dizaine de reprises pour des délits de droit commun » (Paris Match), il ne consomme pas de cocaïne. Avoir un enfant de 6 mois ne suffit pas à faire d’un voyou de 25 ans ce « bon père de famille » auquel se référait, jadis, le Code civil. Assassiner une jeune fille de 18 ans, en revanche, mue à coup sûr ce « petit délinquant » en grand criminel. Et c’est bien de cela, et rien que de cela, qu’il s’agit.

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