C’est pas forcément sa faute, mais il faut reconnaître que l’art de la table risque d’en prendre un sacré coup sous le « règne » d’. Avec la règle des six (pas plus de six personnes à table) qui, certes, n’est qu’une recommandation, une injonction de plus mais ayant presque force de loi puisque c’est le Président qui l’a dit, nous entrons dans l’ère de la soupe à la grimace, en attendant celle de la soupe populaire. Même les soupers intimes du Régent, qui avaient leur charme très particulier, ne seraient plus possibles. Y échappe, de justesse, le Club des cinq. En revanche, c’est mort pour le Clan des sept.

Au fait, d’où sort-elle, cette règle des six ? « Une règle de bon sens », a dit le Président. Celui qui est près de chez lui, sans doute. Donc, ça ne se discute même pas. Heureusement, cette règle ne concerne pas la « sphère privée ». Si la famille compte plus de six personnes, on ne demandera pas aux parents de déposer l’un de leurs enfants aux services sociaux. Parce qu’il existe encore des familles de plus de six personnes vivant sous le même toit, dans ce pays. Et dans tous les milieux sociaux, car je vous vois venir…

Une règle qui n’a rien de légal mais qui ne manquera pas d’être interprétée comme telle. Ainsi, lorsque la préfecture de Vaucluse publie, sur les réseaux sociaux, un visuel résumant les nouvelles mesures de l’état d’urgence sanitaire, visuel sur lequel on peut lire « Toutes les fêtes seront interdites » dès le samedi 17 octobre, comment le « citoyen lambda », lecteur rapide et un peu craintif, ne va-t-il pas automatiquement faire le rapprochement avec la « règle des six » édictée par le Président, mercredi soir ? Et, donc, comprendre qu’il doit renoncer à inviter à la maison sa belle-mère pour l’anniversaire de son épouse sous peine d’enfreindre la loi. Alors qu’une lecture attentive du communiqué dans son intégralité lui apprendrait que cette interdiction des « rassemblements privés et festifs pendant lesquels le port du masque ne peut être assuré de manière continue » concerne « les salles des fêtes, les salles polyvalentes, les salles de spectacles, les chapiteaux, etc. » Pas la maison. Quoique, avec cet « etc. », sorte de fourre-tout bien pratique… À noter, pour information, qu’au 17 octobre, dans le Vaucluse, onze personnes étaient en réanimation pour le Covid-19 (chiffres de la préfecture), soit moins de 0,002 % de la population du département.

L’art de la table va donc en prendre un coup, disions-nous. Déjà, c’en est fini pour un bon moment, semble-t-il, des banquets républicains. Vous me direz que cette tradition, qui sent bon son ragoût radical-socialiste, n’a plus le succès qu’on lui connut aux débuts de la IIIe République, lorsqu’il fallait installer le nouveau régime à coups de fourchette, mais ça existe encore en certaines régions. De grandes bouffes qui pouvaient rassembler des centaines, voire des milliers de convives. Aujourd’hui, les repas de voisins dans la rue sont, d’une certaine façon, des banquets républicains. On va dire des repas améliorés à la sauce du vivre ensemble. Entre nous, on ne voit pas trop l’intérêt de rassembler comme ça autant de monde, à part pour la photo et le goût du risque pour la gastro, sachant qu’on ne s’entend pas parler au-delà de son voisin d’en face et d’à côté. Et pour un peu que l’on n’ait pas le choix de sa place, que la salle soit surchauffée ou que la fraîcheur vous tombe sur les épaules, si c’est « en extérieur », sitôt la nuit tombée, que le rosé soit tiédasse, le banquet peut rapidement tourner à la corvée, faisant regretter le plateau-télé devant un bon vieux film. Au fond, la règle des six a du bon.

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