Editoriaux - Histoire - Livres - Politique - Société - Table - 24 août 2017

La République amnésique (4) : Quand les gaullistes défendaient la peine de mort

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Durant le mois d’août, Boulevard Voltaire fait découvrir à ses lecteurs un livre récent que la rédaction a apprécié. Chaque jour, un nouvel extrait est publié. Cette semaine, La République amnésique, de Thierry Bouclier.

Le 9 février 2007, les parlementaires, réunis en Congrès, ont voté à la quasi-unanimité, par 828 voix pour et 26 contre, l’inscription de l’abolition de la peine de mort dans la Constitution. La sou­haitaient-ils tous vraiment ou l’ont-ils votée par conformisme ? Une fois encore, le problème n’est pas de savoir si la suppression de la peine de mort a représenté une erreur et si son rétablisse­ment serait bénéfique pour la sécurité des personnes. L’avocat que je suis aurait plutôt tendance à répondre par la négative. En revanche, l’interdiction de tout débat sur la question, sans que des anathèmes soient immédiatement jetés, mérite d’être analysée.

Aujourd’hui, plus aucun dirigeant d’une grande formation politique française n’est partisan de la peine capitale, même Marine Le Pen n’y étant plus véritablement favorable. Au sein du Congrès, seuls 26 parlementaires se sont prononcés contre la réforme de la Constitution. Pour quelle raison ? Parce qu’ils seraient d’extrême droite ou contaminés par ses idées ? Le dis­cours actuel pourrait le laisser croire. Ce n’était pourtant pas l’opinion des 73 députés RPR et des 38 députés UDF qui, en septembre 1981, ont voté contre l’abolition de la peine capitale.

En effet, lors de la discussion de la loi Badinter, c’est la droite gaulliste et libérale, et non l’extrême droite, qui mène la bataille au Parlement contre l’abolition de la peine de mort. Elle s’y emploie avec vigueur. En toute liberté. Sans complexe. Sans crainte d’être taxée d’extrémisme. Dans des termes qu’aucun de ses représentants n’oserait plus employer. Écoutons le député de centre droit Claude-Gérard Marcus : “Après l’abolition de la peine de mort, grande sera la joie des criminels qui échapperont ainsi à la mort. Grande aussi sera la joie de ces bons esprits qui, tous les matins, entendent, sans le moindre trouble, les statistiques des morts sur la route pendant le week-end, mais qui entrent en transe à l’idée qu’un criminel puisse mourir sur l’échafaud. Ceux-là évoquent l’éminente dignité de la personne humaine, la chance de se racheter qu’il faut laisser aux criminels. Mais leur sollicitude s’étend rarement aux victimes ou d’une manière tellement discrète que l’on ne s’en aperçoit guère.”

Souvenons-nous du député gaulliste Roland Nungesser : “Ne croyez-vous pas que nombre de truands et de voyous hésiteraient à matraquer, torturer, poignarder ou étrangler des personnes isolées et sans défense, vieillards de préférence, s’ils savaient que leur propre vie – la seule à laquelle ils attachent un prix – était menacée quand ils suppriment celle des autres ?”

Et le député UDF Marcel Bigeard : “Les victimes n’ont plus droit à la parole. Elles ont tout juste le droit de se taire, bâil­lonnées par la mort. Il ne reste à leur famille qu’à entendre la défense de leurs assassins, bien souvent assurée par les adver­saires de la peine de mort. Comme disait Alphonse Karr, je veux bien être contre la peine de mort, à condition que Messieurs les assassins commencent.”

De nos jours, les partisans de la peine de mort défendent les idées qui étaient celles du RPR et de l’UDF en 1981, les membres des Républicains ou du MoDem s’étant alignés sur la position de Badinter et du Parti socialiste.

Pascal Clément, futur garde des Sceaux de Jacques Chirac, n’est alors pas en reste : “On évoque l’évolution historique et l’exemple des autres pays. On me pardonnera de trouver, de tous les arguments donnés, celui-là comme le plus faible. Ce n’est pas parce qu’un exemple est fréquent qu’il est bon. Ce n’est point parce qu’une évolution se dessine qu’elle est irrésistible. C’est l’homme qui fait l’Histoire. La France le sait mieux qu’un autre pays, elle qui, dans ses sursauts, dans ses créations et parfois dans ses soli­tudes, a été le plus souvent prophétique pour les autres qu’à la remorque des modes. Oui, c’eût été mieux, plus digne de notre démocratie, de donner la parole au peuple.”

En évoquant des arguments qui ne sont pas sans force et qui peuvent parfois faire réfléchir, Bernard Stasi pensait peut-être à celui que son collègue Jean Brocard, membre de l’UDF, allait développer peu de temps après lui : “Je conclus par une réflexion personnelle, en réponse à Mme Gisèle Halimi. Par deux fois notre assemblée, à la majo­rité, a voté des textes législatifs favorisant l’avortement, c’est-à-dire, et je le dis en conscience personnelle, des textes qui permettent de tuer des innocents dans le ventre de leur mère… Vous voulez l’abolition de la peine de mort pour des criminels responsables, devant la société, d’actes insoutenables mettant fin à la vie de personnes innocentes. Alors, je voudrais faire appel à votre sens de la logique et de l’humain : d’un côté, vous condamnez à mort des innocents qui ne demandent qu’à vivre ; de l’autre, vous absolvez des criminels qui ont massacré des innocents.”

Un député fait un parallèle entre la peine de mort et l’avor­tement ! Un suppôt de la droite la plus extrême ? Non. Un membre de l’UDF fondée par Valéry Giscard d’Estaing. C’était en 1981.

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