Cinéma - Culture - Editoriaux - Société - 18 octobre 2019

Plus fort que Batman, l’homme en noir, le Joker est-il un gilet jaune ?

Le cinéma hollywoodien est de plus en plus formaté, s’adressant, d’ailleurs, aux 12/17 ans ; les productions plus adultes s’étant, depuis belle lurette, réfugiées au « pays enchanté » des séries télévisées. Mais quoi de plus formaté encore que le film de super-héros ? Et qui peut décemment faire confiance à un Superman tellement nigaud qu’il enfile son slip par-dessus son pantalon ?

Soit dit en passant, et contrairement à ce qui est trop souvent prétendu, le héros masqué à costume pas tout à fait discret est une invention franco-française – Judex et Fantomas en témoignent. Pour s’en convaincre, prière de se reporter au passionnant ouvrage de Xavier Fournier, Super-héros : une histoire française.

Pourtant, ce genre cinématographique, à base d’effets spéciaux numériques envahissants, de montage épileptique, de pyrotechnie systématique et de niaiserie autosatisfaite, semble pouvoir encore réserver quelque bonne surprise. Cela paraît être le cas du Joker de Todd Phillips. Histoire de ne pas manger le pain de l’ami Pierre Marcellesi, notre critique maison, on n’épiloguera pas sur les qualités intrinsèques de la pellicule en question ; mais plutôt sur le débat social, politique et sociétal qu’il est en train de susciter de ces deux côtés de l’Atlantique.

Pour résumer, le Joker est l’éternel ennemi de Batman, lequel n’est ici évoqué que de loin, le metteur en scène préférant se pencher sur la figure autrement plus emblématique du méchant. À en croire le toujours très pertinent Christophe Lemaire, dans les colonnes de Rock & Folk de ce mois, nous avons là affaire à « un remake (ou à un hommage énamouré) à Taxi Driver, le chef d’œuvre de Martin Scorsese », film traitant des éclopés de l’Amérique et des polytraumatisés de l’ubuesque conflit vietnamien.

Le journaliste Matthieu Deprieck, de L’Opinion, dans son édition du 18 octobre dernier, ne dit finalement pas autre chose, évoquant « les gilets jaunes version Hollywood ». Et le même de développer : « Arthur Fleck [le Joker, pour l’état civil, NDLR], un pauvre homme atteint de troubles psychiatriques, fait face à une assistante sociale, dont il espère qu’elle pourra atténuer ses souffrances. Cet appel à l’aide se heurte à des coupes budgétaires décidées par les pouvoirs publics. Les caisses sont vides. »

L’action se situe dans les années 80 du siècle dernier. Elle pourrait tout aussi bien avoir lieu ici et maintenant. À l’époque, Ronald Reagan sut comprendre la colère de cette majorité silencieuse ; tel Donald Trump, aujourd’hui.

Toujours selon les mêmes sources, Jonathan Frickert, essayiste libéral, en appelle même à l’économiste Milton Friedman, prophète du « laissez-faire » et du « doux commerce », qui reconnaît : « La perfusion permanente d’argent public maintient comme elle peut l’édifice. Lorsque le débit de cette perfusion ralentit ou s’interrompt, la construction s’écroule. »

Dans le même temps et en France, Juan Branco, l’auteur de Crépuscule, best-seller vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires sans la moindre promotion médiatique – cela expliquant peut-être ceci –, dans lequel il explique comment Emmanuel Macron, candidat des gagnants de la mondialisation, a été élu par ces derniers, contre les perdants de cette même mondialisation, assure de son côté : « Le Joker, ode aux luttes insurrectionnelles et aux gilets jaunes en particulier, démarre en trombe au box-office américain. Symboliquement, c’est un énorme pas. »

On peut traiter Juan Branco de « gauchiste », et Matthieu Deprieck, qui le définit d’ailleurs un peu comme tel, cite encore « Acta, un média d’extrême gauche “autonome et partisan”, qui juge pour sa part qu’Hollywood a été “gilet-jauné” parce que dans ce film, un “sous-prolétaire blanc” est passé du statut de victime passive et soumise à celui d’acteur de son propre destin ».

Que les bataillons d’extrême gauche soient majoritairement « blancs », la cause est entendue ; mais qu’ils soient issus du « sous-prolétariat » est une tout autre affaire. Il n’empêche que dans l’actuel sentiment de dépossession qu’éprouvent tant de Français, les convergences se riant des traditionnelles frontières politiques ne sont pas seulement que vue de l’esprit.

En tout cas, elles paraissent autrement plus représentatives des clivages déchirant notre société qu’une hypothétique union des droites, dont François-Xavier Bellamy et Christian Jacob feraient figures de… jokers.

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