[STRICTEMENT PERSONNEL] Dame Justice, les yeux grand fermés
C’était un homme tranquille. Discret. Aux ressources financières apparemment modestes. Il vivait depuis quelques mois, seul, dans un pavillon de Colombes, où un ami mettait gracieusement une chambre à sa disposition. Âgé de soixante-neuf ans, il paraissait en bonne santé. Daniel Siad est mort lundi dernier, d’une crise cardiaque, semble-t-il. Mort naturelle, jusqu’à plus ample informé ? L’autopsie permettra de le déterminer, a déclaré le parquet de Paris.
Quoi qu’il en soit, la même instance a également fait savoir que l’action judiciaire ouverte contre M. Siad était naturellement éteinte, du fait de son décès.
Éteinte ? Avait-elle jamais été allumée ? On pourrait en douter puisque, malgré six plaintes pour viol déposées contre lui - la première il y a six ans, déjà - et en dépit de sa demande, maintes fois répétée - ce qu’atteste son avocate -, d’être reçu par un juge d’instruction pour faire éclater, disait-il, son innocence, M. Siad n’avait jamais été ni convoqué ni entendu par la Justice française.
Pourtant, on apprenait, dans la foulée de cette mort si indiscutablement naturelle, et clairement due à la canicule, que le paisible M. Siad, dans une autre vie, avait travaillé pour une agence de mannequins et que, en marge de cette honorable profession, il avait été l’un des principaux fournisseurs français de chair fraîche, autrement dit un pourvoyeur régulier de proies séduisantes et vulnérables au service (rémunéré) d’un certain Jeffrey Epstein.
Epstein, le nom vous dit encore quelque chose ?
Mais oui, il s’agit bien de celui dont le monde entier connaît le nom, les relations et les crimes, le même qui, bourrelé de remords ou ne supportant pas l’inconfort de sa cellule, avait pu se suicider en prison malgré la surveillance constante dont il était l’objet, tout comme, de ce côté de l’Atlantique, dans les mêmes conditions, un certain Jean-Luc Brunel, intime ami d’Epstein et directeur d’une célèbre agence de mannequins, était parvenu à déjouer la vigilance de ses gardiens.
Ce sont des choses qui arrivent, n’est-ce pas, et y voir malice serait sombrer dans l’irrationnel, la paranoïa et le complotisme. Ne cédons pas à cette facilité et bornons-nous à remarquer qu’il est un peu étonnant, surprenant, anormal, incroyable, incompréhensible, et l’on ira jusqu’à risquer le mot « scandaleux », que la Justice française ne se soit avisée de l’existence de M. Siad, ou du moins ne s’intéresse enfin à lui, qu’après sa disparition… Cela, alors que l’on a simultanément et incidemment appris, cette semaine, que le nom de l’insignifiant retraité de Colombes était cité deux mille fois dans la partie rendue publique du dossier Epstein. Oui, deux mille fois. DEUX MILLE. Vous avez bien lu.
Cette stupéfiante inertie de notre système judiciaire, cette carence, cette hypothétique forfaiture signifient-elles que l’on pensait qu’un tel témoin n’avait rien à dire ? Ou qu’on préférait qu’il se taise ?
À ce sujet — Affaire Epstein : Daniel Siad, rabatteur présumé, retrouvé mort dans les Hauts-de-Seine
La tentaculaire affaire Epstein a déjà fait tomber, symboliquement, quelques têtes, certaines couronnées, ou presque, sali quelques réputations, mondiales ou nationales, compromis des gens célèbres, à tort ou à raison. Au hasard des noms qui ont été cités, l’imprudent prince Andrew, la femme de l'héritier du trône norvégien, une baronne de Rothschild, l’inoxydable Jack Lang, le malchanceux Woody Allen, l’inattendu Noam Chomsky…
La liste n’est pas close. Et d’autant moins qu’après avoir claironné à son de Trump, durant toute sa campagne, qu’il ferait éclater la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, l’actuel président des États-Unis n’a fait émerger, à contrecœur, qu’une partie de l’énorme et sordide iceberg. Ses adversaires démocrates, qui réclamaient une totale transparence, ont mis une sourdine en constatant que s’ils continuaient à jouer la carte Trump, ils s’exposaient à voir celui-ci abattre l’atout Clinton… Un cessez-le-feu tacite semble avoir été conclu. Aussi provisoire, peut-être, mais moins fragile, pour l’instant, que sur les bords du détroit d’Ormuz.
En attendant, l’affaire Epstein continue, et risque de continuer longtemps, à distiller son poison à travers le monde, le « beau monde » occidental. Le risque de nouvelles révélations tient en partie au silence ou au témoignage de Ghislaine Maxwell, compagne et complice d’Epstein, Merteuil de ce moderne Valmont. Les preuves que cette criminelle de haut vol détient et a mises en lieu sûr pourraient bien expliquer le traitement de faveur dont elle bénéficie, et tout simplement qu’elle n’ait pas succombé à la contagieuse tentation suicidaire de ses plus proches associés.
Seuls seraient châtiés les exécutants...
Comment ne pas évoquer, au spectacle de ce qui se passe, et surtout de ce qui ne se passe pas, le spectre, vieux de bientôt quatre fois séculaire, de la légendaire affaire des poisons ?
La Justice était alors rendue au nom du roi qui la tenait sous une étroite surveillance. La police n’était pas si mal faite, sous Louis XIV. Elle était même souvent très efficace, grâce à l’usage systématique de méthodes que la morale réprouve et que le droit proscrit. L’enquête révéla une somme effarante de crimes monstrueux, empoisonnements, parricides, messes noires assorties de sacrifices humains dont l’ancienneté et l’accumulation ne mettaient pas seulement en cause la marquise de Brinvilliers et ses complices, mais étendaient le soupçon voire la certitude de la culpabilité à d’innombrables et intouchables commanditaires, jusqu’aux plus grands noms de France, aux frères de Vendôme, à Monsieur, frère du roi, et à son ami de cœur et âme damnée, le chevalier de Lorraine, à Mme de Montespan…
Épouvanté par le gouffre de ténèbres qui s’ouvrait sous ses pieds, le Roi-Soleil décréta que seuls seraient châtiés les exécutants, mais qu’un voile pudique serait jeté sur les fautes et les crimes des Grands. En 1709, il alla jusqu’à livrer au feu des archives qu’il entendait ensevelir dans un « éternel oubli ». Raté !
Autres temps… C’est au nom du peuple et de la loi qu’est rendue, en toute indépendance, en toute transparence, la justice. Autres mœurs ? On ne peut se défendre de l’idée que Dame Justice, fidèle à ses représentations traditionnelles, procède parfois, aujourd’hui comme hier, avec un bandeau sur les yeux, qu’elle a de surcroît la complaisance de tenir grand fermés… EYES WIDE SHUT.
De là, sans doute, une démarche parfois hésitante ou de surprenants pas de clerc, comme on a pu le vérifier une fois de plus il y a quelques semaines, quand les mailles de son filet, pourtant supposées fines, laissent passer le menu fretin. Ou, dans certains cas, pourtant encore bien plus pendables que celui de feu Daniel Siad, lorsque Thémis, assurée de ne devoir rendre de comptes à personne, permet à de très gros poissons, voire à de redoutables requins, de prendre le large.
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21 commentaires
Etonnant ! J’ai peur que cette affaire pue encore plus qu’il n’y parait ! Souvenons-nous de ce film de Jessua : »Traitement de choc » avec Delon et Girardot. Le coté sexuel pédophile déjà monstrueux de l’affaire ne cache-t-il pas quelque chose de plus monstrueux encore ? Raison pour laquelle tous les grands de ce monde n’y vont qu’avec d’immenses précautions.
Comme dit M. Jamet tout ces morts autour de cette affaire est étonnante on croirait qu’ils ont découvert le tombeau d’un certain Pharaon Égyptien, mais encore une fois notre bon président n’a pas l’air lui non plus de faire éclater cette affaire très obscure qui comprend deux volets, un financier et un autre d’ordre sexuel qui sans doute se retrouve à un moment de la chaine, lui qui pourtant s’occupe de tout ne serait pas en capacité de s’interroger ? Remarquons qu’il n’est pas le seul peu de politique s’y intéresse également.
Quoi d’étonnant ? Le Conseil constitutionnel n’a-t-il pas érigé en dogme le « principe de fraternité » ? Alors entre « frères »… on se protège !