Editoriaux - International - 29 janvier 2019

Les USA en coulisses : qui veut la peau du régime vénézuélien ?

Sale temps à Caracas, avec Juan Guaidó, jusqu’ici président de l’Assemblée nationale, qui s’est autoproclamé président tout court. Une initiative soutenue par les États-Unis, la France, l’Allemagne, Israël et la majeure partie de ce qu’il est convenu de nommer le « bloc occidental » alors que, sans surprise, la Chine, la Turquie, l’Iran et la Russie, partisans d’un monde multipolaire, continuent de soutenir le gouvernement légal, dénonçant au passage des ingérences américaines et européennes dans la politique d’un État souverain.

Ici, il y a ceux qui se félicitent de la chute annoncée d’un régime « socialiste » de type cubain et les autres, minoritaires, qui persistent à le défendre, justement parce qu’ils estiment, eux aussi, qu’il s’agit d’un régime « socialiste » de même type cubain. C’est un peu le cas de Jean-Luc Mélenchon, mais à qui on ne saurait non plus donner tort quand il affirme, malicieux : « Je trouve extraordinaire que le Président français, qui ne veut pas dissoudre dans son pays, alors qu’il y a une manifestation toutes les semaines et qu’il a déjà mutilé treize personnes, veuille une dissolution chez son voisin vénézuélien. » Un point de vue qui en vaut bien un autre.

Le reproche le plus souvent fait à Hugo Chávez et à Nicolás Maduro, son successeur, est d’avoir indexé l’essentiel de son économie sur la seule rente pétrolière. C’est oublier que ses prédécesseurs, quelle que soit leur étiquette, ont toujours fait de même. Et c’est, bien au contraire, Hugo Chávez qui a tenté de diversifier l’économie vénézuélienne. Pour y parvenir, il lui aurait fallu au moins dix ans de plus. On l’accuse aussi d’avoir redistribué à l’aveugle cette manne. C’est oublier bien vite que c’est grâce à ces largesses que les miséreux sont devenus pauvres et que les pauvres ont pu commencer à intégrer le bas de la classe moyenne. Pareille politique a également été menée au Brésil du temps du président déchu Luiz Inácio Lula.

Est-ce du socialisme ? Ou seulement de la justice sociale ? Hugo Chávez se disait certes socialiste, mais se réclamait d’un socialisme chrétien à la Charles Péguy. En ce sens, l’alliance conclue avec La Havane était plus d’ordre stratégique qu’idéologique, le Comandante se situant plus, politiquement, dans la lignée du justicialisme jadis prôné en Argentine par l’inclassable Juan Perón.

De telles politiques “illibérales” ont toujours été le cauchemar des oligarchies au pouvoir au Venezuela, mais aussi dans l’ensemble de l’Amérique latine. En effet, cette caste d’ascendance européenne, régnant sans partage sur la majorité indienne, n’est pas exactement connue pour sa fibre sociale. Elle tient l’économie, n’hésitant pas à la torpiller pour accroître le chaos, le cas échéant. Ces dernières années, elle ne s’en est pas privée à Caracas.

Dans son remarquable SAS publié en 2006, Que la bête meure, le défunt Gérard de Villiers, qui n’était pas exactement un bolchevique furieux, expliquait ainsi comment les oligarchies au pouvoir mettaient tout en œuvre pour se débarrasser physiquement d’Hugo Chávez, le métis d’Indien, le petit officier sorti du rang, l’homme qui n’était pas de leur monde. D’où les tentatives de coups d’État et de déstabilisation politique et économique menées contre sa personne.

Pis : la doctrine cháviste impliquait aussi la fin de la tutelle américaine, la fameuse “doctrine Monroe”. Tant que Washington se concentrait sur l’Asie et le Proche-Orient, une certaine latitude était consentie vis-à-vis de cet arc bolivariste, souvent de gauche, mais avant tout nationaliste et à forte tonalité indigéniste, tel le Bolivien Evo Morales. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, avec l’actuelle reprise en main de l’Amérique latine, dont l’élection du Brésilien Jair Bolsonaro a été une étape majeure. On remarquera, d’ailleurs, que ce dernier, au même titre que Juan Guaidó, est activement soutenu par les puissantes églises évangélistes, bras armé du soft power yankee en cette région du monde.

Notre ami Jean-Marie Beuzelin, spécialiste du Venezuela, n’écrivait fondamentalement pas autre chose en ces colonnes, à rebours d’une certaine droite manifestement inconsolable des schémas de la guerre froide.

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