Editoriaux - Union Européenne - 24 juin 2019

Le vaisseau anglais prend le large

A priori, deux événements qui n’ont pas grand-chose à voir. Selon la presse et les raisonnements à courte vue, la menace que fait peser l’Italie sur le « consensus » européen est bien faible, et l’Angleterre est empêtrée dans ses négociations de sortie. Où y aurait-il pour Bruxelles, dans tout cela, un quelconque danger ?

Et pourtant, les choses ne sont peut-être pas si simples, comme le montre l’article remarquable du géopoliticien Alphonse Moura publié récemment dans Le Figaro Vox. Il y a, en effet, à la fois une concordance d’intérêts et une possibilité d’actions communes entre ces deux pays.

Pour le Royaume-Uni, l’affaire sera bientôt conclue. Theresa May n’a pas su mettre la pression sur son parti pour trouver un accord de sortie et, surtout, avec le score de Nigel Farage et de sa formation, le Party, aux dernières élections européennes*, les Tories ont senti le vent du boulet : les amuse-bouche, les chicailleries, c’est fini. On passe vite au plat de résistance, faute de quoi, aux prochaines élections, ce sera la déroute, et c’est Farage qui raflera la mise. Déjà, on sent l’accélération : c’est , très probablement, qui sera le futur Premier ministre, réussissant ainsi à gagner la guerre qu’il menait de l’intérieur contre Theresa May depuis son accession au pouvoir. Vu avec un peu de recul, tous ces atermoiements n’avaient sans doute d’autre objectif que de la pousser « in the corner » jusqu’à la sortir du jeu. En somme, on n’a vu, jusqu’ici, que les préliminaires. Aujourd’hui, la donne change. Tant qu’on ne sait pas qui est le chef, aucune décision importante ne peut ressortir. Maintenant, les choses vont être mises au point rapidement, et de toute façon, quel que soit le prochain Premier ministre, Johnson ou Hunt, il n’aura plus droit à l’erreur. En fait, avec son score, Nigel Farage a rendu aux conservateurs le meilleur service possible. L’alignement des planètes semble parfait pour que, maintenant, les choses aillent vite.

D’autant que la perspective du « Brexit dur » n’est pas si inquiétante. Dans les milieux anglais, on ne parle aujourd’hui que de « No deal managed Brexit ». « Pas d’accord », mais « arrangé ». Cela veut dire que pour les négociateurs anglais, et mis à part quelques questions épineuses, comme la frontière avec l’Irlande, pour le reste, il n’y a pas forcément besoin d’accord global. Il faut faire la liste de tous les produits dont la chaîne de livraison devrait impérativement rester très rapide et pour lesquels une exemption de taxes serait nécessaire, et d’autre part de ceux qui pourraient être taxés. Cela permettrait un « Brexit à la carte », personne, de part et d’autre, n’ayant intérêt, à terme, à se fâcher (voir notre article dans ces colonnes).

L’Angleterre va ensuite se retrouver à faire ce qu’elle sait faire le mieux : manipuler l’Europe de l’extérieur. Comme à l’époque de Richelieu, elle trouvera avec Salvini, et avec tous les « mécontents de l’intérieur » (la Grèce, et bien d’autres), beaucoup de petites « La Rochelle », pour passer avec eux des accords diplomatiques ou commerciaux particuliers, comme la Chine l’a fait en toute tranquillité lors des négociations des « routes de la soie** ». Le grand ami américain ne se privera pas, non plus, de se servir d’eux pour faire pression sur nous. D’après Alphonse Moura, Jean-Claude Juncker est si conscient de ce danger qu’il essaye déjà, par tous les moyens, de distendre les liens entre le Royaume-Uni et l’Italie.

Si l’on ne regarde que l’économie, a priori, les choses sont simples : demain, les Anglais seront dehors. Si l’on lève un peu le nez, elles sont beaucoup plus complexes. L’Europe va devoir apprendre un nouveau jeu, où elle n’est pas si douée mais où les Anglais excellent.

Le navire anglais sort du port. Il va retrouver sa liberté, cingler au large. Nombreuses sont les principautés mécontentes de leur sort, et le « consensus » ne les écoute pas. Demain, l’Anglais croisera devant La Rochelle, et il n’y a pas de Richelieu…

* 31,6 % des votes, loin devant les travaillistes (14,1 % des voix) et surtout des conservateurs (8,7 %)

** Le Groupe « 17 + 1 »

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