Miles Davis aurait eu cent ans…

Emporté par ses excès, Miles a fini par mourir, mais sa musique, elle nous parle encore.
Miles Davis et  Jeanne Moreau, Paris, 5 décembre 1957 (Photo AFP)
Miles Davis et Jeanne Moreau, Paris, 5 décembre 1957 (Photo AFP)

Il aurait eu cent ans, la semaine dernière, mais sa musique n’a pas vieilli. Profitons de ce dimanche pour écouter un peu de jazz et parler du grand Miles Davis.

Miles Dewey Davis, troisième du nom, était né en 1926, dans une famille de la bourgeoisie noire de l’Illinois. Père dentiste, mère mélomane, bonnes études et pratique assidue du sport – en particulier la boxe, qui sera l’autre grande passion de sa vie : le jeune homme est entouré d’affection et reçoit une bonne éducation, mais il expérimente également le racisme de l’Amérique des années 30. Rapidement remarqué pour ses talents de trompettiste, musicien professionnel à seize ans, jeune père à dix-huit, Miles va très vite. Il est en avance, déjà.

En 1944, il entre, grâce à l’aide financière de son père, à la Juilliard School de New York, l’académie musicale la plus célèbre du temps. Il s’y ennuie et préfère traîner dans les clubs de jazz de la Grosse Pomme. En même temps, il apprend le piano et participe à des jam sessions qui font éclore son immense talent. L’heure est alors au bebop, ce jazz rapide et bouillant qui voit les solistes rivaliser de vitesse et de virtuosité. C’est la première période musicale de Miles, qui est alors proche de Charlie Parker.

Bande-annonce d'Ascenseur pour l'échafaud

En mai 1949, le trompettiste s’envole pour Paris. Il joue à la salle Pleyel, vit à Saint-Germain-des-Prés, rencontre Vian et Sartre, et tombe éperdument amoureux de Juliette Gréco, avec qui il aura une magnifique idylle. Songeant à l’épouser, il se sépare pourtant d’elle afin qu’elle ne connaisse pas, aux États-Unis, la vie difficile d’une femme blanche mariée à un homme noir. Il reviendra en France en 1957 pour enregistrer, en improvisation totale, la bande annonce d’Ascenseur pour l’échafaud, premier film de Louis Malle, avec Maurice Ronet et Jeanne Moreau. Un noir et blanc de rêve dans la nuit parisienne, avec le son spectral de la trompette de Miles Davis, qui a trouvé son timbre propre, désormais reconnaissable entre mille.

Les années 50 sont celles d’une après-guerre élégante et contemplative. Miles Davis roule en Ferrari et porte des costumes de grande coupe : c’est un acte politique autant qu’esthétique. Terminé, le cliché du jazzman pauvre aux addictions multiples qui joue dans des salles crasseuses pour un public des bas-fonds. Avec son sextet, qui deviendra légendaire, il se tourne vers le jazz cool, aérien et minimaliste, sur des arrangements de Gil Evans (Springsville). Et puis, en 1959, sort Kind of Blue, l’album de jazz le plus vendu de tous les temps, un album au son pur et planant dont le batteur du groupe, Philly Joe Jones, considérait qu’il avait été « enregistré au paradis ». Le premier morceau, So What, donne le ton : plus de thèmes sur lesquels on brode. Les solistes sont libres, sur une grille modale (qu’il serait un peu compliqué de définir ici en trois mots) : on passe du divertissement à la poésie. Troisième période après le bebop et le cool.

Mais voici déjà une quatrième période pour Miles, dans les années 70. Avec Bitches Brew, le trompettiste invente le jazz fusion, avec des instruments venus du rock. Pour lui, comme pour tous les vrais jazzmen, le jazz est fait pour inventer, quitte à choquer un peu – et pas pour finir dans une playlist de palace. Il y aura un cinquième Miles Davis, celui des années 80, inspiré par le funk, avec notamment Tutu. Réinvention qui est également stylistique, puisque l’homme ressemble désormais à une sorte de Baron Samedi en tenue lamée, chaussé d’immenses lunettes de soleil et ne souriant presque jamais.

Emporté par ses excès, Miles a fini par mourir en 1991, mais sa musique, elle, nous parle encore. C’est un peu le cas de tous les génies.

Picture of Arnaud Florac
Arnaud Florac
Chroniqueur à BV

Vos commentaires

12 commentaires

  1. C’est à cause de lui que j’ai complètement adopter le jazz. À vingt ans, à la sortie de Tutu, j’ai changé de style pour de bon, et on continue à composer et à jouer depuis 40 ans.
    Un précurseur musical.

    • Louis Amstrong , BB King , John Lee Hooker , et tant d’autres excellents musiciens et chanteurs noirs vivaient normalement aux USA et ne craignaient pas le racisme ….ca devient fatiguant de lire , d’entendre ,de voir encore et toujours cette réthorique sur le racisme contre les noirs , n’importe quel sujet abordé est caution à l’éventuel racisme …Allez voir en Algérie ou à CapTown , et aux Champs Elysées un soir de «  fouteballe «  si un certain racisme contre les blancs n’existe pas . Miles Davis , Duke , oscar Peterson , Ray Charles , Nina Simone ou Aretha Franklin étaient des Dieux et Déesses de la musique …je n’ai pas l’impression que ces Artistes furent contraints à l’exode

  2. Miles ! Il reste une icône du jazz, d’un jazz acoustique , aérien (« Kind of Blue » demeure une perle vibrante de poésie) aux explorations électriques il a permis de découvrir de formidables talents tels Wayne Shorter, Herbie Hancock……Le personnage avait indéniablement un égo envahissant jusque sur scène mais son talent musical a toujours frôlé les cîmes.

  3. Miles D’avis ( année 50), joseohine Baker ( Anne 20) et tant d autres.qui sont venus dans cette ‘vieille france’, selon melanchon’ et qui n ont jamais trouvé le racisme ici le racisme existant aux USA. Mais notre maire de St Denis, qui lui aussi aura pu atteindre son poste grâce à la ‘ vieille france’ préfère la nouvelle, celle des casseurs

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