[LE GÉNIE FRANÇAIS] L’allumette, 400 000 ans après la domestication du feu
Il a fallu un siècle, le XIXe, de recherches chimiques, de fumées, d’explosions et de maladies pour obtenir l’allumette d’aujourd’hui qui, elle-même, a cent ans.
« L’homme est l’unique animal capable de faire du feu. Ce qui lui a donné l’empire du monde », écrivait l’excentrique Rivarol. Tout était là : sans le feu, pas de lumière, pas de cuisson des aliments, pas de chaleur, pas de métallurgie, pas de civilisation. Mais une question demeure : comment faisait-on, avant l’allumette ? Ne soyons pas chauvins… Si les Français sont les précurseurs, nous devons aussi l’invention de ce petit bout de bois magique à nos amis anglais et suédois.
Histoire du feu
La maîtrise du feu remonte à plusieurs centaines de milliers d’années. Les préhistoriens en débattent encore : certains foyers très anciens ont été retrouvés en Chine, d’autres en Europe, notamment en Bretagne. À cette période de la préhistoire, les humains, sans doute fascinés et impuissants, assistaient à des incendies naturels : feux de forêt ou provoqués par la foudre ou jaillissant des volcans, etc.
Pendant des millénaires, décider de produire une flamme relevait presque de la magie : on frottait des morceaux de bois ou l’on frappait un silex contre une pierre riche en fer pour obtenir des étincelles. Si on évoque parfois des allumettes qui dateraient de l’Antiquité, en réalité, celles-ci ne servaient qu’à transporter le feu et non l’allumer.
Éclairer, cuire et se chauffer
Jusqu’au siècle dernier, faire démarrer un feu demandait du temps et de l’énergie ; on évitait surtout de le laisser s’éteindre. Dans les maisons, les fermes, les châteaux ou les monastères, un foyer restait souvent allumé jour et nuit. On conservait des braises sous la cendre afin de pouvoir « réveiller » le feu le matin. Sans cela, impossible de faire cuire la soupe, d’éclairer la pièce ou de se chauffer l’hiver. Les toutes premières cuissons furent d’ailleurs une révolution immense : les aliments devenaient plus savoureux, plus digestes, plus sûrs, et l’on pouvait conserver davantage de nourriture.
L’allumette est le résultat d’une longue évolution de recherches qui a duré un siècle, entre les années 1800 et 1900, marquée par des découvertes chimiques, des innovations techniques et des règles de sécurité qui s’imposaient.
Jean Chancel et les premières allumettes
Le bâtonnet inflammable arrive donc très tard dans l’histoire de l’humanité. Au début du XIXe siècle, en 1805, le chimiste français Jean Chancel met au point une sorte d’allumette chimique. Mais elle est peu pratique et surtout dangereuse : il faut la tremper dans de l’acide sulfurique pour provoquer l’inflammation !
À ce sujet — [LE GÉNIE FRANÇAIS] Le crayon et le Bic
Pourtant, Jean Chancel a mis le feu aux habitudes ! Pharmacien de formation, ce Savoyard original travaille dans le laboratoire du célèbre chimiste Thénard lorsqu’il imagine cette baguette révolutionnaire. Son invention ouvre la voie aux allumettes modernes, à une époque où la chimie ressemble encore à de l’alchimie spectaculaire : explosions, fumées, réactions imprévisibles des acides… Ses expériences ont quelque chose de théâtral. Chancel est un « inventeur oublié », du genre sympathique de Tournesol, qui mérite notre hommage.
Quelques années après lui, en 1831, un autre pharmacien français, Charles Sauria, améliore le procédé grâce au phosphore blanc. Mais il y a un problème : il est très toxique, au point que les ouvriers des manufactures souffrent alors de terribles maladies. Le phosphore s’accumule dans les os, en particulier dans ceux de la mâchoire, provoquant une destruction progressive des tissus.
La première allumette à friction
En 1827, c’est un Anglais, John Walker, à ne pas confondre avec celui qui a créé la marque de whisky écossais Johnny Walker, qui commercialise la première véritable allumette à friction : on la gratte, elle s’enflamme. Une révolution pour la vie quotidienne. Les fameuses allumettes que l’on voit dans les westerns, allumées d’un geste par simple frottement sur une botte ou un comptoir, ne relèvent pas totalement de la fiction. Si ces allumettes pouvaient effectivement s’enflammer très (parfois trop) facilement… le cinéma a toutefois largement exagéré le geste pour le rendre spectaculaire.
L’allumette suédoise
L’allumette moderne apparaît ensuite en Suède au milieu du XIXe siècle (1844) grâce à son inventeur Gustaf Erik Pasch. Si celui-ci brille dans sa carrière de professeur à l’université, il meurt sans avoir profité financièrement de son invention. Celle-ci permettra l’essor de l’empire industriel de Ivar Kreuger, connu dans toute l’Europe et surnommé « le roi des allumettes ». Les industriels suédois remplacent donc le dangereux phosphore blanc par le phosphore rouge, beaucoup plus sûr. C’est la naissance de « l’allumette suédoise », celle que nous connaissons encore aujourd’hui : le produit inflammable est sur le grattoir de la boîte, non sur toute l’allumette. Un progrès simple, mais essentiel pour la sécurité.
Le briquet Bic™ a détrôné l’allumette
Puis vient le briquet. Les premiers modèles voient le jour dès le XIXe siècle, mais ils restent coûteux et peu fiables. Ce n’est qu’au XXe siècle, avec l’arrivée du briquet à essence puis du briquet à gaz jetable, que celui-ci supplante réellement l’allumette. Plus pratique, résistant au vent, rechargeable ou bon marché, le briquet s’impose peu à peu dans les poches du monde entier.
Au XXe siècle, le briquet finit par détrôner l’allumette. Et lorsqu’en 1973, le baron franco-italien Marcel Bich, fort de son succès avec le stylo, lance le briquet jetable Bic™, fiable et presque inusable, il fait entrer le feu, définitivement, dans l’ère de la consommation de masse. Depuis cinquante ans, Bic™ est le premier vendeur mondial de briquets : 4,4 millions par jour dans le monde, 1,5 milliard par an.
Immortelle allumette
Pourtant, l’allumette tellement sympathique n’a pas disparu et semble ne jamais vouloir disparaître. On chante même son prix dans les années 1970. Petite, presque insonore, poétique, elle garde sa magie : en un simple frottement, elle fait jaillir une étincelle de vie. Après des millénaires passés à protéger précieusement une braise, l’homme peut, et seulement depuis un siècle, produire une flamme d’un simple geste.
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10 commentaires
Belle histoire…
Et moi qui croyais bêtement que c’étaient les Arabes qui, grâce à l’islam dès le 7 ème siècle, avaient inventé tout ce qui est utile à l’humanité …
Mélenchon nous aurait-il trompés ?
Mort De Rire !
50% se brisent, ne s’allument pas ou s’éteignent aussitôt…
Fabriquées en Inde…
C’est vrai, c’est agaçant ! Ils peuvent pas utiliser du bois qui ne casse pas ? Franchement ! Avant elles ne se cassaient jamais. Mais comme tout va à à veau l’eau, euh… allo, veau, non, à vau-l’eau !
Très intéressant merci.
Une invitation aujourd’hui inutile, et même délétère. Elle pourrait mettre le feu aux poudres après avoir aider la cigarette à détruire bien des poumons.
Relisons Gaston Bachelard » La psychanalyse du feu «
Article trés intéressant sur une chose si simple de la vie, que l’on ne pense même pas à son origine et àson utilité ! Je le transmets à tous mes enfants et petits enfants pour leur réflexion.
GENIE ALLUMETTE
…« l’allumette suédoise », celle que nous connaissons encore aujourd’hui…
Hier :
« Les allumettes suédoises » (1969) Roman de Robert Sabatier.
« La Petite Fille aux Allumettes » Hans Christian Andersen (1845)
Aujourd’hui, toujours d’actualité, mais moins génial autour des stades:
« Allumer le feu » chanté la première fois en septembre 1998 par Johnny Hallyday au Stade de France.