Editoriaux - Politique - 12 mai 2019

Nigel Farage, un homme intelligent

Ce qui frappe, lorsqu’on examine la biographie de Nigel Farage, c’est qu’il est tout sauf le petit trublion de la politique anglaise que certains tentent de faire de lui : courtier, puis banquier d’affaires, il a une longue expérience de l’entreprise privée, et au niveau bancaire et au niveau financier, qui plus est, en plus de son parcours politique.

Ce qui frappe, aussi, c’est sa solidité politique : cofondateur de l’UKIP (le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) en 1993, il a été constamment réélu au Parlement européen en 1999, 2004, 2009 et 2014. Élu à la tête de l’UKIP en 2006, avec 44 % des voix, il promet d’en faire un véritable parti d’opposition. S’il en quitte la présidence en 2009, il la retrouve en 2010, où il est réélu avec 60,5 % des voix. Aux élections européennes de 2014, il réussit l’exploit de ravir aux autres partis britanniques la première place au Parlement européen, avec 24 des 67 sièges nationaux. Bien que n’ayant jamais réussi (après six tentatives) à se faire élire comme député au Parlement britannique, il a cependant gagné suffisamment d’influence pour obtenir l’organisation du référendum que l’on connaît et qui a confirmé ses volontés.

La troisième chose qui frappe, c’est son habileté, son talent et sa méthode : chaque fois qu’il se met en retrait (de la présidence de son parti en 2009, puis en 2016), c’est pour laisser les autres faire le « sale boulot », et pour revenir ensuite plus fort.

Marginalisé (relativement) sur la scène britannique, il réussit à chaque fois, grâce à son influence gagnée sur la scène européenne par son rôle de véritable opposant, à jouer le « coup politique » qui lui permet de revenir en force. Il le montre encore aujourd’hui où, après avoir quitté, cette fois définitivement, l’UKIP en décembre 2018, il crée à nouveau la surprise avec son nouveau parti, le Brexit Party, où il est, une nouvelle fois, en tête des sondages pour les prochaines élections. Une manœuvre certainement préparée de longue main, et exécutée magistralement, au meilleur moment.

Il profite ainsi des déboires de Theresa May, mais aussi du spectacle désastreux que donne la classe politique anglaise dans son ensemble, dont on se demande si elle cherche le bien du peuple britannique (auquel cas, elle aurait dû, tous partis confondus, s’atteler à trouver avec Bruxelles un accord convenable) ou bien les chicailleries internes pour mieux discréditer le Premier ministre et prendre sa place. On se demande même si « l’agonie politique » qu’est cette négociation interminable n’a pas pour but caché de dégoûter l’opinion britannique et de la faire changer d’avis, pour ouvrir la voie à un deuxième référendum pouvant annuler le premier. Tout cela, Nigel Farage l’a senti. Dans le vide et la cacophonie politique installés, il mène tout à coup un blitzkrieg qui promet d’être réussi.

Vainqueur attendu, il sera ainsi en position de force pour dicter ses conditions pour une sortie définitive. Il ne fait, en effet, aucun doute que des issues pourront être trouvées, avant ou après la sortie, tant la différence entre « Brexit dur » et « Brexit doux » est factice. En effet, s’il est certain que, pour les autorités de Bruxelles, c’est une question de principe, et aussi d’image, de montrer que les Anglais ne peuvent pas « sortir comme ça » et qu’ils doivent « souffrir » pour avoir ce qu’ils veulent, il est tout aussi certain que personne ne voudra, lorsqu’ils seront dehors, les pousser dans la tombe… Tout le monde a intérêt à avoir à sa porte un Royaume-Uni prospère ! Les solutions de compromis refusées de prime abord apparaîtront alors, comme par miracle…

À ce moment-là, Nigel Farage aura obtenu ce qu’il souhaite : sa reconnaissance auprès de l’opinion pour obtenir son entrée triomphale au Parlement britannique, et plus encore si affinités.

En d’autres termes, Nigel Farage, par-delà ses apparents « changements de pied », n’a cessé de montrer la cohérence, la justesse et la réussite de sa stratégie, et son grand talent manœuvrier. Il a ainsi fait, et il fera, ce que ni Marine Le Pen, ni son père avant elle, n’ont su faire jusqu’ici. Sans aucun doute, un grand destin l’attend.

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