Thérèse Liotard, la petite fée du cinéma français, s’est envolée

Thérèse Liotard incarna la tante Rose du petit Marcel dans La Gloire de mon père et Le Château de ma mère d'Yves Robert.
Capture d'écran BA
Capture d'écran BA

La belle Thérèse Liotard nous a quittés ce 23 mai. Elle avait quatre-vingts ans. Comme tant d’autres de ses confrères et consœurs, elle était de ces seconds rôles dont on connaît le visage, mais plus rarement le nom. La gloire de ces derniers a souvent été évoquée en ces colonnes, mais il est toujours bienvenu d’y revenir.

Formée au conservatoire de Bordeaux, son premier emploi est modeste : speakerine de remplacement à l’ORTF. Il faut bien commencer par quelque chose. C’est d’ailleurs sur le petit écran que Thérèse Liotard apparaît régulièrement dans des feuilletons tels que Commissaire Moulin, Arsène Lupin ou les remarquables Compagnons d’Éleusis, fantaisie ésotérique que Gaston Leroux n’aurait pas reniée. Sur le grand, les yeux de lynx se souviennent d’elle dans Le Distrait (1970), de Pierre Richard, ou Raphaël le débauché, tourné un an plus tard par Michel Deville.

On ne la voit certes que de manière fugace. Mais déjà, elle irradie. Il y a quelque chose d’angélique, dans son regard et son sourire. Son visage n’est que douceur virginale. Les plus grands réalisateurs s’en souviendront, lui confiant des rôles de plus en plus conséquents : Costa-Gavras avec Section spéciale (1975) ou Bertrand Tavernier avec La Mort en direct (1980).

Viens chez moi, j’habite chez Thérèse Liotard…

En 1981, arrive enfin la consécration publique quand Patrice Leconte la choisit pour incarner la compagne de Bernard Giraudeau dans Viens chez moi, j’habite chez une copine. Le couple y est victime d’un abominable bonhomme, Michel Blanc, en chômiste parasite qui s’incruste dans leur appartement. Il veut y organiser des partouzes, pousse l’infortuné et gentil Giraudeau au vol et à l’adultère. L’infâme gnome incarné par un Blanc au meilleur de sa forme ? Les dix plaies d’Égypte à lui seul. Et la belle Thérèse, elle aussi victime de sa gentillesse, de tenter de remettre un peu d’ordre dans ce maelström. Elle y resplendit de grâce et de naturel. Elle ne joue pas un rôle. Elle est son rôle. Autant irrésistible en caissière de McDo™ que nue sous la douche. C’est dire.

En tout, elle aura tourné vingt-quatre films. Parmi eux, deux sortent évidemment du lot, La Gloire de mon père et Le Château de ma mère, tournés en 1990 par un Yves Robert au sommet de son art. Inspiré des mémoires de Marcel Pagnol, ce somptueux diptyque que vient enchanter la musique de Vladimir Cosma demeure l'authentique chef-d’œuvre d’un cinéma français aujourd’hui bien malmené. Et Thérèse Liotard y excelle une fois encore, incarnant la tante du petit Marcel, un peu vieille fille, mais qui se marie sur le tard avec Jules, incarné par un Didier Pain impérial en catholique vieille France, alors que le père de Pagnol est un instituteur laïcard ne professant que mépris pour les affaires de l’esprit. L’habileté du scénario signé Louis Nucéra, grand ami de Georges Brassens, consiste à extirper le meilleur des deux hommes. L’un croit en Dieu et l’autre pas. Peu importe, finalement, tant la gentillesse et la noblesse du cœur les rassemblent. Et Thérèse Liotard, transfigurée en fée ailée, de voleter sur cette douce et finalement sainte famille.

Sa prestation est si lumineuse qu’elle lui vaut une nomination aux César™, millésime 1991, dans la catégorie Meilleur second rôle féminin. Elle ne l’obtiendra pas et n’en fera d’ailleurs pas un drame.

Ainsi, cette grande dame a toujours été d’une exemplaire discrétion, que ce soit sur sa vie privée ou ses opinions politiques. Elle se contentait de bien faire son métier. Au théâtre, bien sûr, avec neuf pièces au compteur, dont on retiendra L’Hurluberlu ou le Réactionnaire amoureux, l’une des pièces maîtresses de Jean Anouilh, donnée en 1987 au théâtre du Palais-Royal. Et à la télévision, évidemment, ayant joué dans cinquante-trois téléfilms et autres séries télévisées, de 1973 à 2011, année durant laquelle notre chère Thérèse prend une sorte de semi-retraite. Elle donnera donc des cours de théâtre. À Paris, tout d’abord. Puis à Sens, dans l’Yonne. De cette nouvelle vie, elle disait : « Ce n’est pas un métier où on se retire. Donner des cours, c’est transmettre cette expérience de comédienne, acquise auprès des plus grands. » Et élégante, avec ça. Elle ne se retrouva sous les feux de la rampe que pour trois rôles. Certes, mais pas n’importe lesquels.

La tristesse de Patrice Leconte…

De son côté, Patrice Leconte confie à l’auteur de ces lignes : « Je connaissais Thérèse pour l’avoir vue dans L’une chante, l’autre pas, le beau film d’Agnès Varda. Et puis je la connaissais aussi dans la vie, car à l’époque, elle était la compagne d’un de mes amis.

Quand j’ai préparé Viens chez moi, j’habite chez une copine, j’ai tout de suite pensé à elle, parce que je savais qu’elle serait parfaite dans ce personnage de jeune femme intelligente et équilibrée, devant faire face à un mari (Bernard Giraudeau) qui ne peut s’empêcher d’être volage et à un intrus irresponsable (Michel Blanc) qui s’incruste dans l’appartement du couple. J’ai aimé sa patience, sa tolérance, son calme aussi (mais jusqu’à un certain point), sa capacité à pardonner.

Depuis ce film, nous avons continué à nous voir, de loin en loin, et puis nous nous sommes perdus de vue, comme souvent dans ce métier.

Aujourd’hui, la voilà partie, et le trio de Viens chez moi s’est donc définitivement éteint. »

Le 7 septembre 2018, l’association Souvenance de cinéphiles, sise à Puget-Théniers, paisible village provençal, lui remettait un prix couronnant l’ensemble de sa carrière. Voilà qui, avec le touchant témoignage de Patrice Leconte, valait bien tous les César™ du monde ; les cigales en conviendront. Et Marcel Pagnol aussi, il va sans dire.

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

8 commentaires

  1. Pour avoir revu les films de Pagnol recemment où elle jouait la tante , superbes films de la France que l’on aimerait revoir un jour , des acteurs peut-être moins « star » mais tellement bons et humains , ça nous manque aujourd’hui à part quelques uns comme Daniel Auteuil par exemple mais beaucoup d’autres sont d’une nullité ou plutôt « non accrocheurs » ; paix à son âme et bonne route là-haut

  2. Bel hommage rendu à Thérèse Liotard qui le méritait bien. J’ai tout de suite pensé moi aussi à « Viens chez moi…etc. » et je réalise en terminant cette lecture qu’elle était la seule « survivante » du fameux trio, mais aussi qu’elle était la tante du petit Marcel et l’épouse de l’oncle Jules si bien incarné par Didier Pain. J’ai revu récemment les deux films en question qui ont été rediffusés sur je ne sais plus quelle chaîne, c’est toujours un plaisir.

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