Le ministère de la Parole

« Ne faut-il pas délibérer
La Cour en conseillers foisonnent
Est-il besoin d’exécuter
L’on ne rencontre plus personne »
(Jean de La Fontaine, Conseil tenu par les rats).

Il n’est jamais inutile de relire La Fontaine, lequel a tout dit il y a plus de trois siècles. Proverbes, adages, dictons des siècles passés, d’ici et d’ailleurs, disent tous la même vérité, laquelle se vérifie, hélas, aujourd’hui, dans cette crise du coronavirus : « Le beau parleur fait plus de bruit que de besogne » (proverbe français), « Une longue langue a de courtes mains » (proverbe anglais), « Il faut juger aux mains, et non à la bouche » (proverbe peul).

Qui, dans cette terrible affaire, a-t-il le plus parlé et le moins fait ? Mesdames Buzyn, Ndiaye, Pénicaud, Belloubet ? Messieurs Véran, Castaner, Blanquer ? Édouard Philippe ?  ?

Parler, parler toujours et encore, occuper l’espace, le saturer, laisser à penser et laisser croire, faire illusion et tromper son monde. Parler, parler pour ne rien dire, parler sans savoir, parler avant toute chose. Voici le règne des bavards, des phraseurs, des technos déconnectés, des sachants donneurs de leçons coupés du réel, des communicants pris à leur propre jeu.

Le ministère de la Parole, voilà le seul et unique ministère par tous partagés, du Président au secrétaire d’État, qui passent leur temps à parler, venir sur les plateaux chaque soir à l’heure de la soupe pour nous vendre la leur, à grand renfort de coups de menton – ces matamores du renoncement –, de mots grandiloquents, qui claquent, qui font l’Histoire – « nous sommes en guerre », n’est-ce pas –, de poses sévères, de mines compassées, de sermons mielleux, de reproches outrés, d’objurgations – nous « exhorter », n’est-ce pas –, d’accents quoi, gaulliens ? pour se justifier, s’auto-justifier, nier l’évidence, botter en touche, user de la langue de bois, ne pas répondre aux questions posées, éluder, contourner, cacher son ignorance, laquelle apparaît ainsi, pauvres ministres, en pleine lumière. C’est jeu de saltimbanques, de la jonglerie, du mauvais théâtre, et encore usé jusqu’à la corde, dont nul n’est plus dupe. De quoi vous donner envie d’éteindre votre moulin à paroles et de lire… La Fontaine. Se confiner, certes, mais en se bouchant les oreilles.

« Gouverner, c’est prévoir », répétaient Émile de Girardin et Adolphe Thiers, au XIXe siècle, « gouverner, c’est parler » est l’adage du pouvoir macronien. Au-delà de l’imprévoyance, de l’incompétence, de l’amateurisme de ce pouvoir, c’est bien ce ministère de la Parole qui est le plus insupportable. La palinodie des masques n’en est que l’exemple le plus criant. Masques annoncés chaque soir par milliers et millions, et chaque matin espérés, attendus et… absents. Triste palinodie, obscène mascarade entretenue par un pouvoir qui fait justement tomber le sien, de masque.

Monsieur le Président, je sais bien que comparaison n’est pas raison, mais c’est vous qui avez parlé de « guerre ». C’est un mot bien grave. Mercredi soir, vous étiez encore à nous parler devant des tentes militaires à Mulhouse – ne manquait que le treillis kaki –, dans l’attente d’une prochaine allocution déjà annoncée. La veille, votre ministre de l’Agriculture filait la métaphore et en appelait (rien que cela) à « la mobilisation générale », à « l’armée de l’ombre » !

Monsieur le Président, si nous sommes en temps de guerre, que chacun accomplisse son devoir. Le citoyen, celui de se confiner et, quand il le faut, de travailler ; le vôtre et celui de vos ministres, de vous taire. Enfin. Et d’agir.

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