Le livre de l’été : La Guerre au français, de Marie-Hélène Verdier (3)

Le temps de la dégringolade

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Comme chaque année, à l’occasion de l’été, Boulevard Voltaire vous offre des extraits de livres. Cette semaine, La Guerre au français, de Marie-Hélène Verdier.

Mai 68 : la sortie de Dany, pas encore dit le rouge, hors des murs de la Sorbonne avait été grandiose. Les pavés avaient volé ici et là. Des professeurs dans les amphis désertés par les cours et occupés par des étudiants, mégots au bec, s’étaient déculottés devant leurs élèves. On les appelait les mandarins. Leurs disciples prirent leur place. Puis tout rentra dans l’ordre. Enfin, presque. Tout se mit plutôt à dégringoler dans l’enseignement, dès les années 75. À la Sorbonne, le langage commençait à passer par les émetteurs et les récepteurs, les canaux et les codes. Mais ça, c’était pour l’avant-garde. […]

En classe, on faisait des dictées et de l’analyse logique. La grammaire normative n’avait pas mauvais genre. La structure n’était pas envahissante. Souple était le langage. On se retrouvait avec « Surveiller et punir » : c’était trop chic ! Stimulant ! Émancipant ! Les coups de boutoir commençaient néanmoins contre la discipline, la grammaire et l’orthographe. Je connais des professeurs qui maintinrent contre vents et marées pédagogiques l’enseignement de la nature des mots et des propositions de notre grammaire, si logique et si simple, enseigné les voix, les modes, les temps. Oui, oui, les trois temps du conditionnel ! (On vivait de ces choses !) Au jardin d’Éden – que le lecteur permette cette incursion biblique -, le Seigneur, prenant par la main Adam, l’amène devant la nature et les animaux et lui demande de les nommer. Il n’y avait pas encore eu la chute, et l’homme, heureux, était en accord avec la création. Nommer les choses était bien un bonheur.

« Ne pas les nommer », dira plus tard Camus dans une phrase abondamment citée, “c’est ajouter au malheur du monde”. On y est, en plein ! Ne pas nommer les mots – nom, pronom, verbe (moteur de l’action), adverbe (qui modifie le sens du verbe), adjectif (mis à côté de qualificatif), possessif, préposition (mot invariable placé devant un mot pour indiquer un complément) – est un malheur pour l’écolier. Ne pas enseigner tous les modes et les temps, c’est le priver du droit que doivent avoir tous les écoliers français de comprendre ce qu’ils lisent et d’exprimer ce qu’ils pensent. Ne pas enrichir leur vocabulaire, c’est contraire à la citoyenneté. Ne pas les faire accéder aux plus beaux textes, c’est mal. […]

En quelque vingt années, l’auteur de ce texte aura vu se dégrader la pratique de l’écrit de façon vertigineuse, et l’écart se creuser, non pas entre riches et pauvres mais entre ceux dont les parents avaient le souci des études et les autres. Il aura vu des élèves intelligents privés d’une langue pour exprimer leur pensée, s’en vouloir ainsi qu’au monde entier. Il aura vu des professeurs tricher sur les notes, par peur ou lassitude. Il aura vu le passage à l’écriture phonétique incohérente puisque le même élève n’écrit pas de la même manière les mots à deux lignes de distance et ne sait plus ponctuer. Il aura vu l’ironie d’un texte simple être incompréhensible à toute une génération d’élèves. De nos jours, Montesquieu serait dénoncé à la LICRA. Il aura vu un parent d’élève demander agressivement des comptes au professeur pour avoir dit que la tolérance était un « concept mou ». Il aura vu des débats demandés par des élèves sur la guerre avec la construction binaire : « avantages » et « inconvénients ». Il aura vu des professeurs flatter les délégués de classe. Il aura vu les mots « fragilité » envahir les bulletins pour signifier qu’un élève aurait dû être en maternelle supérieure. Il aura vu des jeunes filles arborer, sous des chemises en treillis, des bracelets de cuir cloutés. Il aura vu le passage au portable.

Des hurluberlus étaient et sont peut-être encore rue de Grenelle. Mais, enfin, personne n’empêchait d’enseigner à lire, écrire, compter. Et si vous expliquiez les bienfaits de la dictée aux parents d’élèves, ils applaudissaient des deux mains. Un peu de bon sens et de courage dans la résistance aux vents mauvais, que diable !

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