Culture - Editoriaux - Education - 12 juillet 2019

L’agonie du baccalauréat, ou la fin de la civilisation européenne

La seule question valable qui devrait être posée au sujet du dernier épisode de la longue agonie du baccalauréat est pourquoi un tel psychodrame ne s’est pas produit plus tôt. Car le concept de collège unique, en 1975, portait, dans sa logique égalitariste et démagogique, l’annonce de la perversion future d’une épreuve qui terminait les études secondaires, et la politique éducative initiée par l’Union européenne, à l’occasion du protocole de Lisbonne, en 2001, ouvrant la perspective d’une formation tout le long de la vie, et promouvant l’éducation par compétences transversales en lieu et place de l’instruction par transmission de savoirs, ne laissait guère de doute sur la démolition d’une structure qui avait deux cents ans et témoignait d’un passé traditionnel et hiérarchisé désormais honni par les élites.

On dira qu’il existe deux conceptions de l’éducation : l’une qui privilégie l’intégration, l’autre qui donne les moyens intellectuels et culturels de se différencier, les deux se complétant parfois. Les Celtes prônaient la première : les jeunes nobles étaient mêlés à leurs camarades, sous la direction d’un membre de famille élargie, et s’incorporaient à la future caste des guerriers. Les Grecs et les Romains connaissaient aussi cette éducation, qu’on appelait paideia chez les Hellènes, et la finalité du cursus consistait, pour ceux qui allaient plus avant, à maîtriser l’art oratoire, qui touchait de près l’action politique. Toutefois, la culture helléno-romaine avait pour ambition de « cultiver » (terme agricole) ce que l’homme avait de plus beau en lui, par la fréquentation des grand auteurs. Quant à la « philosophie », elle était abandonnée aux « sectes » (ou aux druides).

La vocation gréco-romaine de l’École a perduré jusqu’au crépuscule des temps modernes. Pour plusieurs raisons : d’abord, la société hiérarchisée en ordres et en classes différenciés exigeait la sélection d’un personnel maîtrisant lecture et écriture, et pouvant se référer, plus ou moins savamment, aux valeurs qui cimentaient notre civilisation, à savoir celles de Grèce, de Rome et du christianisme (via le latin). La République, plus « moderne », ajoutera la sélection par la science.

L’avènement, après la Grande Guerre, de la société de masse a déprécié ce programme. On n’a plus perçu la légitimité d’un programme qui impliquait des fonctions sociales et culturelles bien tranchées et on ne voyait plus, non plus, quelle était son utilité. La sociologie a théorisé, surtout d’abord aux États-Unis, puis en Europe, la nécessité d’abolir les barrières de sélection et de vouer l’École à la préparation professionnelle ou civique (on retrouve l’École intégrative).

L’oubli de l’Ancien Monde étant très vite acquis, c’est un jeu d’enfant, maintenant, d’envisager sans discontinuité un cursus qui va de la maternelle à la retraite. Ce qui a disparu, c’est ce que Cicéron nommait la cultura animi, la culture de l’âme.

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