Christophe Colomb, symbole de la lutte anti-woke ?

Cinq siècles après sa mort, l’explorateur divise plus que jamais et sert désormais d’arme à l’administration Trump.
Ridolfo del Ghirlandaio, Public domain, via Wikimedia Commons
Ridolfo del Ghirlandaio, Public domain, via Wikimedia Commons

Le 20 mai 1506, Christophe Colomb meurt à Valladolid, en Espagne, presque oublié par une partie de la cour espagnole qu’il avait pourtant contribué à rendre puissante et bientôt immensément riche. Cinq siècles plus tard, son nom continue de provoquer des passions rarement égalées pour un personnage historique. En effet, ce navigateur génois au service des Rois Très Catholiques reste, pour beaucoup, l’homme qui ouvrit aux Européens la route du continent américain le 12 octobre 1492. Mais pour d’autres, Christophe Colomb est devenu le symbole même de l’oppression coloniale.

L’action Trump

Aux États-Unis, notamment, il s’est transformé, au fil des années, en cible du wokisme et des mouvements antiracistes, particulièrement en 2020, dans le contexte des manifestations ayant suivi la mort de George Floyd. À Baltimore, une statue de Christophe Colomb inaugurée en 1984 sous la présidence de Ronald Reagan fut renversée puis jetée dans le port par des manifestants. Pour les militants anticolonialistes, Colomb incarne désormais l’esclavage, la domination européenne et le déclin démographique des peuples amérindiens après l’arrivée des Européens.

Face à cette relecture de l’Histoire, Donald Trump s’est imposé comme l’un des principaux défenseurs de Christophe Colomb. En mars 2026, dans le cadre des célébrations du 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis, son administration fit installer près de la Maison-Blanche une réplique restaurée de la statue détruite à Baltimore. La Maison-Blanche déclara alors : « Christophe Colomb est un héros et le président Trump veillera à ce qu’il soit honoré pour les générations futures. »

Pour les soutiens de Trump, ce geste dépasse largement la seule figure de Colomb. Il s’agit d’une réponse directe aux mouvements woke, accusés de vouloir déconstruire l’Histoire occidentale en ne retenant que ce qu'ils désignent comme ses crimes. La Conférence des présidents des grandes organisations italo-américaines participa même à cette restauration, rappelant que Christophe Colomb fut longtemps un symbole d’intégration pour les immigrés italiens aux États-Unis.

Coupable ou non coupable ?

Les critiques liées à l’impact de la conquête européenne sur le continent américain reposent, bien sûr, sur des faits historiques incontestables. Les violences, les abus et l’esclavage imposés aux populations indigènes sont des faits établis. Cependant, attribuer personnellement à Christophe Colomb l’ensemble des crimes commis durant les siècles suivants relève d’un anachronisme historique.

En effet, lorsque Colomb quitte Palos de la Frontera en août 1492, il ne cherche nullement à conquérir un continent dont il ignore jusqu’à l’existence. Son objectif est alors simplement de trouver une nouvelle route maritime vers les Indes. Certes, la découverte de nouvelles terres attise rapidement l’avidité des conquistadors et provoque abus et violences, mais Colomb n'est pas le concepteur d’un système colonial élaboré plusieurs siècles à l’avance. Il fut, certes, un mauvais administrateur aux Caraïbes, au détriment de ses hommes comme des populations indigènes. Mais les conquêtes réellement meurtrières, celles que Las Casas dénoncera plus tard dans la controverse de Valladolid, comme la prise du Mexique par Cortés en 1519 ou du Pérou par Pizarro vers 1530, eurent lieu bien après sa mort en 1506. Quant à l'encomienda, elle ne fut institutionnalisée qu’en 1503, après sa disgrâce en 1500.

Il faut également rappeler qu’au début du XVIe siècle, personne ne comprend les mécanismes de propagation des maladies infectieuses. Les Européens ignorent que la variole, la rougeole ou la grippe vont provoquer des ravages immenses parmi des populations qui n’avaient aucune immunité contre ces virus. Les échanges transatlantiques favorisent aussi l’introduction, en Europe, de maladies venues du Nouveau Monde, comme la syphilis.

Par ailleurs, l’idée selon laquelle l’Europe aurait laissé faire sans aucune réaction mérite d’être nuancée. Dès 1512, les lois de Burgos tentent d’encadrer le traitement des populations indigènes dans les colonies espagnoles. Imparfaites, elles constituent cependant l’un des premiers textes juridiques européens reconnaissant des droits aux peuples indigènes. En 1537, la bulle pontificale Sublimis Deus du pape Paul III condamne également explicitement l’asservissement des Amérindiens et rappelle qu’ils sont des êtres humains à part entière. Dans un monde marqué partout par les guerres de conquête et l’esclavage, ces textes montrent que des voix s’élèvent en Occident contre les abus commis en Amérique.

L’ironie d’un personnage devenu la cible du wokisme

L’ironie de la relecture wokiste de Christophe Colomb est qu’il fut lui-même, durant une grande partie de son existence, un homme regardé avec méfiance par les élites qu’il cherchait à convaincre. Né à Gênes, étranger à la cour d’Espagne, ce navigateur italien dut se battre pendant des années pour imposer son projet. Jugé fantasque par certains, accueilli avec condescendance par d’autres, il peina longtemps à obtenir l’appui des souverains catholiques.

Le paradoxe est donc saisissant. Les mouvements woke actuels, qui dénoncent volontiers les discriminations, présentent Colomb comme la figure absolue de l’oppresseur, oubliant qu’il fut aussi, à son époque, un homme marginalisé, méprisé par une partie de l’élite de son temps, peut-être même obligé de cacher ses origines juives et constamment contraint de prouver sa valeur.

Cette même ironie se prolonge jusqu'à la fin de sa vie. Alors que l’Histoire a retenu son nom comme celui de l’homme ayant ouvert la route des Amériques, Christophe Colomb mourut loin de la gloire qui semblait lui être promise. Après ses premiers voyages, il continuait à être la cible des intrigues de cour. Une partie des grands d’Espagne contestait ses privilèges et cherchait à récupérer ses richesses. En 1500, Colomb fut même arrêté puis renvoyé en Espagne enchaîné. Bien qu’il ait ensuite été innocenté par les souverains, il ne retrouva jamais totalement son prestige. Épuisé, affaibli et engagé dans d’interminables procès pour défendre les droits et les titres qu’il estimait lui revenir, il s’éteignit le 20 mai 1506 à Valladolid, à l’âge de 54 ans, dans une relative solitude.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

24 commentaires

  1. Merci. Je ne me souviens pas avoir entendu parler les « lois de Burgos  » de 1512. J’ai en revanche en mémoire  » la controverse de Valladolid », 40 ans après, grâce à l’excellente fiction cinématographique du même nom. Lors de cette controverse, il était conclu après tergiversations que les indiens étaient des humains et ne pouvaient être « chrétiennement » réduits en esclavage et maltraités comme ils l’ont été. Et cela a été un coup de fouet décisif pour la traite négrière. Il a fallu attendre des siècles pour que le problème de cette traite soit à son tour traité ( les indiens ont été libérés grâce aux noirs, et les noirs grâce au progrès technique ?)
    Finalement Mr Luther King doit énormément à Mr Colomb. D’un mal peut naître un bien et d’un bien peut naître un mal. Il est difficile de juger, Dieu devrait y parvenir, mais le jugement dernier reste en attente.

  2. L’Amérique n’a jamais eu l’exclusivité des « violences, et abus de l’esclavage” reprochées au malheureux Christophe Colomb : la pratique en était générale depuis la nuit des temps parmi tous les peuples de la planète, y compris ceux d’Europe de l’Ouest, pays scandinaves inclus, et bien entendu d’Afrique tout entière. Et ce n’est certainement pas le déferlement vers l’Atlantique de vagues successives d’envahisseurs venus d’Anatolie ou d’ailleurs au cours des siècles, ou la ‘découverte’ de l’Afrique noire qui a changé quoi que ce soit dans le domaine de l’esclavage – jusqu’à sa remise en question par la religion judéo-chrétienne.
    Ma dignité m’interdirait cependant d’imiter certains de mes contemporains en allant réclamer des excuses (et des fonds) aux Italiens parce-que leurs ancêtres ont emmené mes grands-parents en esclavage à Rome et occupé la France après la prise d’Alésia. Alors le mythe de la culpabilité de mes compatriotes américains – et de ce malheureux Christophe Colomb – en ce domaine, vous savez ce que vous pouvez en faire?
    D’autant plus que les les Américains sont le seul peuple au monde qui ait déclenché la guerre civile dévastatrice pour mettre fin fin à l’esclavage chez eux.

    NB: Isabel I de Castilla y Fernando II de Aragó son Los Reyes Católicos = les Rois catholiques (pas « très “, ce sont les Rois de France qui sont appelés ‘Rois Très-Chrétiens).

    • Les américains ont déclenché une guerre civile dans le but de mettre fin à l’esclavage ??

      • La guerre de Sécession qui mit fin à l’esclavage (1861-1865), plus communément appelée en Amérique du Nord « Civil War » (guerre civile), a déchiré les États-Unis pendant 4 ans et fait 617 000 morts parmi les combattants, soit bien davantage qu’aucune autre des guerres qui ont impliqué le pays, y compris les deux guerres mondiales.

  3. A ma connaissance, les pays anciennement administrés par les catholiques espagnols sont peuplés majoritairement par les descendant des peuplades amérindiennes tandis que le Canada et les Etats-Unis occupés par la perfide et protestante Angleterre ont exterminé l’immense majorité des populations autochtones, tout comme en Australie et en Nouvelle Zélande.

    • Parfaitement exact. Lex colonisateurs catholiques ont toujours fait bonne entente avec les peuples locaux, à l’inverse des anglo-saxons protestants qui les ont exterminés et parqué les survivants dans des réserves.

      • Toujours !
        Il n’ y a qu’à voir aux îles Canaries où les guanches pullulent. Elles ont été colonisées par les protestants espagnols?
        On entend volontiers des conneries sur boulevard Voltaire, mais c’est vrai que les espagnols n’ont pas fait de réserves à Ténérife, Gran canaria…
        En Amérique latine, ils ont peut être été dépassés par le nombre ?

      • Il faut se féliciter de la liberté d’expression sur Boulevard Voltaire.
        On peut voir de belles idioties sous forme de superbes raccourcis.

  4. Bon, il faut savoir que nous avons amené là-bas des maladies dont les gens se seraient bien passées, mais il y a eu échange et nous avons été bien servis aussi, je parle du tabac et des ravages qu’il va provoquer en Europe. Cet aspect n’est , à ma connaissance, jamais exposé. (for sure!).

      • Le sucre, quelle fléau ! Depuis son apport l’espérance de vie s’est effondrée.
        N’est ce pas plutôt un problème d’usage du tabac et du sucre?
        Le problème des toxicomanes n’est pas en eux mais dans la drogue ? Supprimons le tabac sucre et autres substances et on retrouve le paradis terrestre ?

    • Comment peut on célébrer Colomb responsable de tant de mal des 2 côtés de l’Atlantique ?

  5. Pourtant ils devraient l’aimer. Il leur a montré la voie : Comme tout bon socialiste il est parti sans savoir où il allait, il est arrivé sans savoir où il était et tout ça avec l’argent des autres….

  6. Je suis toujours très perturbé par les commentaires qui s’acharnent à ne retenir que le côté obscur des personnages historiques. Ils étaient des hommes, souvent très courageux : se lancer droit vers l’inconnu et affronter les colères de l’océan sur des coquilles de noix en témoigne. En outre les juger en 2026 sans faire l’effort de se replonger dans les conditions et les mentalités du 15eme siècle n’a pas de sens. Par ailleurs, avant de jeter l’anathème sur ces européens qui nous ont permis de découvrir le monde, que chacun se regarde honnêtement dans un miroir et se pose la question en toute conscience et en toute honnêteté : comment me serais-je comporté à sa place, sans son temps, sans ces circonstances ?

  7. L’ironie se respecte. Elle est visiblement une volonté divine et Voltaire était très pratiquant.

  8. Christophe Colomb symbolise, a juste titre il me semble, la mondialisation et la mondialisation est loin, il me semble , d’être heureuse. C’est le Progrès et peut être une volonté divine entropique. Impossible de revenir en arrière.

  9. Christophe Colomb est un mauvais exemple, il a lui-même à l’époque été emprisonné pour abus de pouvoir et disgrâcié. Les indiens Arawaks qui préfèraient se suicider au poison de manioc plutôt que d’être esclaves de Colomb qui voulait en faire commerce ont fini par disparaître. C’est vraiment un type cupide qui a commis des atrocités.

  10. Article très intéressant, mais ça devient presque lassant de le dire à force.
    Par contre Monsieur Mascureau, certes vous précisez et même plusieurs fois que Colomb à ouvert la voie, rien de plus, et qu’en cela il ne mérite pas ces fameux procès wokes, mais un autre personnage historique, qui ne mérite pas plus de procès selon moi, aurait pu être cité, c’est Amerigo Vespucci, il est étrangement moins célèbre mais il n’en demeure pas moins le premier européen à avoir trouvé le continent qui deviendra les Amériques, c’est quand même pas rien.

    • Colomb n’a découvert que des îles , ce qu’avait déjà fait les vikings.
      Mais tout va bien. L’Amérique est plus grande que la Colombie, non?

    • Non, Amerigo Vespucci est le premier _européen_ à avoir compris qu’il y avait là un continent, pas une succession d’îles. Pour le reste, les vikings, et évidemment ceux que l’on nomme aujourd’hui les amérindiens avaient découvert ce continent bien avant les européens. Et c’est à Saint Dié dans les Vosges qu’est imprimé la première carte du continent avec la mention « America » (d’ailleurs sur la partie Amérique du Sud, pas du Nord :) ).

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