Élisabeth II, morte hier, aura-t-elle été le dernier souverain britannique à être sacré ? Et, à bien y réfléchir, le dernier véritable souverain d’Occident ? Car, le 2 juin 1953, plus d’un an après avoir accédé au trône à la mort de son père, le roi George VI, Élisabeth fut non seulement couronnée mais sacrée au cours d’une cérémonie mystique et pour tout dire médiévale, sous l’intimité d’un dais. De tous les monarques d’Europe (ils sont encore aujourd’hui onze, en comptant le souverain pontife et en excluant les coprinces d’Andorre !), Élisabeth est la seule à avoir reçu l’onction du sacre, comme nos anciens rois de France. Les autres rois, reines, princes et grands-ducs sont investis, au mieux couronnés ! Une prestation de serment et c’est marre ! La reine d’Angleterre n’était pas la reine de ou le roi des Belges, ses cousins, parce que la britannique est hors concours.

Le sacre : une incongruité, sans doute, pour notre monde d’aujourd’hui, tirant tout vers le bas et, tant qu’à faire, vers le laid. 1953 : le monde avait acquis la prodigieuse capacité à s’autodétruire grâce à la bombe atomique, mais un royaume paradoxal où les juges rendaient encore la justice sous une perruque et où l’on avait donné le droit de vote aux femmes avant la très républicaine France sacrait une frêle jeune femme, arrière-arrière-petite-fille de la reine Victoria, faisant d’elle la représentante de Dieu sur Terre, tout du moins sur les terres où s’exerçait sa souveraineté. Avouons que cela avait autrement plus de gueule que la banale investiture, par exemple, de Philippe VI, roi Bourbon d’Espagne, pourtant descendant par filiation patrilinéaire de Saint Louis - ce qui n’est tout de même pas rien -, à travers un banal et triste défilé d’autorités civiles, militaires et religieuses faisant la queue pour lui serrer la pince. Pas plus, pas mieux que la cérémonie des vœux du Nouvel An à l’hôtel de préfecture sous le portrait d’Emmanuel Macron.

Charles, désormais Charles III, suivra-t-il cette tradition millénaire du sacre pour la transmettre à ses successeurs, les princes William et George ? Charles qui se pique de spiritualité - de toutes les spiritualités - mais qui eut vingt ans sous le règne des Beatles et quarante sous celui de George Michael. Charles qui, aujourd'hui, est propulsé gouverneur suprême de l'Église d'Angleterre, une Église anglicane qui n'a plus rien à voir avec celle entourant Élisabeth le jour de son sacre dans une pompe qui, alors, n'avait rien à envier à celle de la Rome préconciliaire. Renoncer au sacre, au-delà de l’abandon d’une cérémonie folklorique, incongrue, so British et tellement télévisuelle, serait basculer dans l’irréversible. L’irréversible ? Comme la condamnation à mort du roi Louis XVI. Certes, l’Angleterre coupa la tête de Charles Ier, mais cet accident de l’Histoire n’a rien à voir avec l’exécution de Louis XVI, délibérément voulue comme un sacrilège afin de rompre avec une tradition millénaire. L’irréversible ? Comme ce fut aussi le cas lorsque le pape Paul VI renonça, à titre personnel, à porter la tiare, symbole de ses pouvoirs sacrés, juridictionnels et de magistère. Quel pape, en effet, désormais, oserait, après cet abandon, se coiffer de cette couronne, un beau matin de Pâques, pour donner sa bénédiction urbi et orbi ? À ce sujet, d'ailleurs, nous n'avons peut-être pas encore tout vu…

C’est une banalité de dire que la mort de la reine Élisabeth, après ce qui aura été le plus long règne que l’Angleterre ait connu, marque un tournant dans l’histoire d’une descendant par le sang du Normand Guillaume le Conquérant et héritière, si l'on remonte plus loin, des antiques rois de Wessex et de Mercie. Mais le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord est aujourd’hui devant une question essentielle : va-t-il renoncer à ce qui fait son originalité, bien plus essentielle que la balade en carrosse à travers les rues de Londres d'un monarque, entouré de cavaliers harnachés pour gagner la des Boers, la conduite à ou le tea time, dans un monde désacralisé et pour tout dire assez moche ?

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9 septembre 2022

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9 commentaires

  1. Guillaume II en 1918 (Allemagne), Nicolas II en 1917 (Russie), Louis XVI en 1789 (France), et Charles Ier en 1649 (Angleterre). La monarchie anglaise post-1649 porte l’empreinte de la révolution de Cromwell, il y a une rupture. En France, les rois post-1789 ne sont plus vraiment des rois au sens où on l’entendait, et c’est la même chose en Angleterre après 1649.

  2. « Le sacre : une incongruité, sans doute, pour notre monde d’aujourd’hui, tirant tout vers le bas et, tant qu’à faire, vers le laid. » Excellente analyse à laquelle je souscris pleinement.

  3. La monarchie anglaise est  »The monarchy » , elle a su conserver le faste des monarchies d’antan face à la laideur de ce monde mais surtout elle représente un lien entre le peuple et ses dirigeants. Même si elle n’a plus le pouvoir politique elle est le peuple anglais. Souhaitons que le roi Charles III conserve ce sacré ou alors elle se perdra et c’est dommage car elle fait encore rêver plus encore au delà des frontières du royaume.

    1. Charles III est écolo dans l’âme, ou au moins dans son comportement. Ca ne présume rien de bon et laisse même craindre les plus grands désastres.

  4. La monarchie anglaise étant ce que nous connaissons, c’est-à-dire sans responsabilité politique, son seul mérite — ce n’est pas rien, mais très léger quand même — est de servir de liant (je n’irai pas jusqu’au ciment) entre les membres de la population britannique, même si elle n’empêche pas les volontés indépendantistes de l’Écosse et de l’Irlande. Qui pourra m’indiquer l’inflexion qu’elle aura pu donner à tel ou tel point de la politique britannique ou internationale ? Malheureusement, malgré la main de fer de la cavalière sous le gant de velours, la famille royale s’est vautrée dans les scandales les plus lamentables, du nouveau roi actuel à ses descendants, dont l’un devrait hériter de la couronne à plus ou moins brève échéance !
    Les français regrettent leur Roi ? fort bien, ils n’avaient qu’à ne pas lui couper le cou ! Tout celà est de la communication, du mauvais spectacle destiné à faire pleurer dans les chaumières et faire oublier, un temps, la progression inexorable de l’emprise des oligarchies mondialistes sur les populations

  5. La reine fut une femme remarquable, à de nombreux égards, mais je ne lui pardonnerai jamais son comportement concernant Diana. Elle n’aurait jamais dû autoriser ce mariage, sachant pertinemment que Charles ne l’aimait pas et qu’en plus, il n’aimait qu’une seule et unique personne : Camilla. Elle aurait dû tout faire pour permettre le mariage de Charles et Camilla qui, à l’époque, était assez jeune encore pour avoir un héritier. Ils ont tous joué (la reine comprise) avec les sentiments de Diana qui, elle, était sincère et a cru, au moins un certain temps, que Charles l’aimait. Ce fut à mon sens une tache indélébile sur le parcours de la Reine.

    1. Vous n’avez ien à pardonner à la reine : Diana n’était pas votre parente, je suppose, et il s’est passé ce que se passe dans d’autres familles, notamment la mienne : une erreur de casting. Ce n’est pas à vous de réécrre l’histoire.

    2. Permettez moi d’être sceptique quand à la sincérité de l’amour de Diana pour Charles. Je l’ai toujours pensé surtout amoureuse de la fortune de la famille royale, mais les cordons de la bourse étaient certainement trop serrés à son goût. Elle avait finalement opté pour les pétro-dollars. Par amour, bien entendu…

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