JR, l’artiste conceptuel qui emballe le Pont-Neuf : rien de très emballant !

« L’excès en tout est un défaut, a dit un âne. »
Capture d'écran YT Paris je t'aime
Capture d'écran YT Paris je t'aime

Bonne nouvelle, pour les Parisiens : on a commencé d’emballer le Pont-neuf dès ce lundi 11 mai. Au service emballage ? L’artiste JR (à ne pas confondre avec Larry Hagman, dans le mythique feuilleton Dallas), né en 1983 à Paris. Son véritable patronyme ? Sa fiche Wikipédia ne le dit pas. En revanche, il y est précisé qu’il est de confession zoroastrienne, la religion historique de la Perse antique ; ce qui lui fait au moins un point commun avec un artiste – authentique, lui – Freddie Mercury, le défunt chanteur du groupe Queen.

Un activiste urbain et multiculturaliste…

Sans surprise, JR affirme lutter pour le « multiculturalisme », tout en se prétendant « activiste urbain » ; ce qui ne mange pas de pain. Et voilà qui dure depuis 2001. Lors de ses expositions, JR propose aux gogos de se faire prendre en photo dans une sorte de Photomaton® géant. Quelle imagination ! On le retrouve ensuite à chanter les mérites de la diversité en œuvrant sur les murs de la cité des Bosquets, à Montfermeil, avec un autre happening intitulé Portrait d’une génération. De Paris à New York, tout en passant désormais par Venise, JR aime bien faire parler de lui. La dernière fois était-ce, ainsi, dans une autre cité, celle des Doges, avec un hommage rendu aux migrants, avec cent portraits géants affichés sur la façade du palais des Vieilles Procuraties, joyau architectural du XVIe siècle. Télérama et Libération ont adoré.

Un pont historique transformé en « caverne immersive »…

Mais aujourd’hui, c’est donc vers le Pont-Neuf que l’homme a jeté son dévolu. Interrogé par Le HuffPost du 11 mai, il nous est annoncé que la circulation est désormais bloquée aux alentours de ce prestigieux édifice, le plus ancien pont de Paris. Pour JR, il s’agit d’un « voyage vers l’inconnu ». Enfin, pas si inconnu que ça, sachant que l’emballage en question est inspiré d’une précédente farce, empaquetée et signée Christo et Jeanne-Claude, en 1985. Mieux : il s’agira d’une « caverne immersive […] permettant d’imaginer un voyage à l’intérieur de Paris, dans un autre univers, et que ce soit une traversée à pied. »

On connaissait celle de Marcel Aymé et son adaptation, filmée en 1956 par Claude Autant-Lara, avec Jean Gabin et Bourvil. Aujourd’hui, ce sera avec Thomas Bangalter, ex-moitié du groupe Daft Punk, venu rejoindre JR pour mettre en musique cette passionnante aventure. Les temps changent. En revanche, les embouteillages, eux, ne changeront pas. La continuité dans la modernité ? Voilà qui ne peut que forcer l’admiration. Enfin, pas de tous, Les Inrockuptibles ayant jugé, en mars 2014, que son exposition de plus de 4.000 tags au Panthéon participait à « transformer la pratique rebelle et sauvage du graffiti en un art légal, pompier et officiel ». Bien vu. Mais que la contre-culture soit de longue date devenue une sorte de culture officielle ne présente rien, non plus, de bien inédit.

Boronali, peintre de génie incompris…

La preuve en est que, dès 1910, ces Trissotin, vivant aux frais de bourgeois pas toujours gentilshommes, avaient déjà été démasqués par un certain Roland Dorgelès. Pas exactement le premier venu, puisque futur auteur du classique Les Croix de bois, témoignage poignant consacré à la Grande Guerre, dont il fut l’un des héros. Avec l’aide de quelques amis farceurs et de relations qu’on imagine haut placées, il parvient à faire exposer une toile intitulée Et le Soleil s’endormit sur l’Adriatique, au très couru Salon des indépendants. L’artiste ? Un génie, puisqu’il le dit. D’ailleurs, Joachim-Raphaël Boronali, ce n’est pas n’importe qui. Un peintre maudit, sûrement, se revendiquant un nouveau courant, « l’excessivisme », résumé en un manifeste flamboyant. Ce dernier est évidemment rédigé par Roland Dorgelès, qui pousse mémère très loin dans les orties du canular : « Holà ! grands peintres excessifs, mes frères, holà, pinceaux sublimes et rénovateurs, brisons les ancestrales palettes et posons les grands principes de la peinture de demain. Sa formule est l’excessivisme. L’excès en tout est un défaut, a dit un âne. Tout au contraire, nous proclamons que l’excès en tout est une force, la seule force… Ravageons les musées absurdes. Piétinons les routines infâmes. Vivent l’écarlate, la pourpre, les gemmes coruscantes, tous ces tons qui tourbillonnent et se superposent, reflet véritable du sublime prisme solaire : Vive l’Excès ! Tout notre sang à flots pour recolorer les aurores malades. Réchauffons l’art dans l’étreinte de nos bras fumants ! » Emballé, c’est pesé, comme aurait pu dire JR, plus d’un siècle après.

De cette diatribe que n’aurait pas reniée Pierre Dac, une phrase est à retenir : « L’excès en tout est un défaut, a dit un âne. » Car c’est bien d’ânes qu'il s’agit là. Les uns s’esbaudissent devant ce chef-d’œuvre d’xcessivisme, tandis qu’un autre peint. Car Boronali n’est autre qu’Aliboron ; enfin, Lolo, pour être plus précis, sachant que Dorgelès l’a emprunté au père Frédé, tenancier du « Lapin agile », cabaret montmartrois alors fort réputé. Peindre Et le Soleil s’endormit sur l’Adriatique ? Rien de plus facile. Il suffit d’attacher un pinceau à la queue du bourricot, de le tremper dans la peinture et de lui coller un coup de latte dans le train. Résultat : sur le coup de la douleur, l’infortuné Lolo, qui n’avait pourtant rien demandé à personne, barbouille involontairement la toile.

Roland Dorgelès dévoile tôt la supercherie, constat d’huissier et photographies à l’appui. Interrogé par L’Illustration (le Paris Match de l’époque), le mystificateur explique, hilare : « Je voulais montrer aux niais, aux incapables et aux vaniteux qui encombrent une grande partie du Salon des indépendants que l’œuvre d’un âne, brossée à coups de queue, n’est pas déplacée parmi leurs œuvres. » Quelle prémonition !

Notre cher JR ferait bien de méditer tout cela.

Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique

 

 

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

40 commentaires

  1. Les colonnes de Buren, la tulipe de Koons, la grenouille gonflable de Da Corte, les « bandages » du Pont-Neuf…
    On sent que l’inspiration est à bout de souffle dans la capitale, et que les filiations esthétiques qui nous assuraient un vrai renouveau dans la création, sont rompues.
    Mais une constante dans notre paysage contemporain : la dilapidation sans limite de l’argent public, de notre argent.

  2. Que de temps de perdu et d’argent perdu pour une nullité que certain considère comme de l’art ! Drôle de conception de l’art !!!!! Ceux qui considère ça comme de l’art son des snobs gauchistes ….. « Moins ils ont de talent ,plus ils ont d’orgueil ,de vanité , d’arrogance . Tous ces fous trouvent cependant d’autres fous qui les applaudissent  » ( Erasme ; éloge de la folie . 1509 )

    • Les colonnes de Buren, la tulipe de Koons, la grenouille gonflable de Da Corte, les « bandages » du Pont-Neuf…
      On sent que l’inspiration est à bout de souffle dans la capitale, et que les filiations esthétiques qui nous assuraient un vrai renouveau dans la création, sont rompues.
      Mais une constante dans notre paysage contemporain : la dilapidation sans limite de l’argent public, de notre argent.

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