Audio - Editoriaux - Entretiens - Histoire - Polémiques - 28 octobre 2019

Jean Sévillia : « Aujourd’hui, les médias sont plein phare sur les crimes du franquisme mais les crimes de la république quasiment communiste, on n’en parle jamais »

Polémique autour de l’exhumation du général Franco, la semaine dernière, notamment avec la réaction de l’arrière-petit-fils du Caudillo, Louis de Bourbon, qui s’est opposé fermement à cette décision du gouvernement socialiste espagnol. On relira, d’ailleurs, l’entretien qu’il a bien voulu donner à Boulevard Voltaire à cette occasion. L’historien Jean Sévillia replace cette polémique dans son cadre historique.

Franco a été exhumé. Cela faisait suite à une décision du gouvernement espagnol, à majorité socialiste. Pour parler de la guerre civile espagnole, on oppose souvent un peu trop rapidement les gentils républicains aux méchants franquistes. Mais quels étaient vraiment les enjeux de cette guerre civile ?

Il faut d’abord avoir en tête le contexte qui a précédé cette guerre civile. En 1931, la monarchie est renversée, la république est proclamée. Aussitôt, une gauche très active et militante fait pression sur les institutions de la république. La proclamation de la république s’accompagne donc de troubles.
Les premières élections sont gagnées par la gauche. Puis, en 1933, les élections législatives sont au contraire gagnées par la droite. Or, à ce moment-là, la gauche espagnole lance une grève générale, contre cette victoire parfaitement démocratique de la droite aux élections. Dans l’archipel des Asturies, les troubles prennent la forme d’une révolte armée contre le gouvernement qui a basculé à droite.
Cette république espagnole est alors extrêmement troublée. L’armée est appelée à intervenir, mais elle n’intervient pas. Le général Franco lui-même est sollicité pour prendre la tête d’un mouvement d’insurrection. Par trois fois, il répond par la négative. C’est un militaire légaliste et loyal envers les institutions. Il ne veut pas courir une aventure politique.
En 1936, il y a de nouvelles élections. Elles sont cette fois gagnées par le Front populaire. Les groupes les plus à gauche s’engagent dans une véritable surenchère révolutionnaire. Ils attaquent des postes de police, incendient des églises, violent et assassinent des religieuses, menacent physiquement les membres de la droite.
C’est à ce moment qu’il y a un basculement. Un complot militaire se met en place contre la dérive révolutionnaire et quasiment bolchevique de la république espagnole. D’ailleurs, plusieurs officiers qui participent à ce complot sont eux-mêmes de tradition républicaine. Ce ne sont pas tous des monarchistes conservateurs et en tout cas pas des fascistes.
Franco n’est pas du tout un fasciste non plus. C’est un national catholique, un conservateur qui se méfie plutôt de l’extrême droite. La phalange de José Antonio n’est pas sa formation, même s’il l’utilisera plus tard. Ce n’est pas son idéal.
Le coup d’État a lieu en juillet 1936. Contrairement à ce que raconte la légende franquiste, ce coup d’État est perdu. C’est la réalité de l’histoire. Les militaires qui l’organisent voulaient prendre le pouvoir immédiatement. Ils n’y arrivent pas, car la majorité de l’armée reste acquise aux institutions et loyale envers le gouvernement. Ils ne conquièrent pas ni le gouvernement ni l’ensemble du territoire espagnol.
C’est là que commence une guerre civile atroce, avec des horreurs dans les deux camps.

La suite, nous la connaissons ; Franco prend le pouvoir… Pourquoi, selon vous, le Premier ministre, Pedro Sanchez, a-t-il choisi cette date pour exhumer le général Franco, prenant ainsi le risque de rouvrir des blessures qui ont mis du temps à se fermer en Espagne ?

En effet, ensuite, le général Franco va conduire une dictature. Son tort a peut-être été de ne jamais proclamer d’amnistie. Il a gagné la guerre civile, mais il n’a pas su terminer la guerre civile. Cela va laisser une plaie importante dans les mémoires à gauche.
En 1977, l’instauration de la monarchie est quand même l’œuvre de Franco, puisque la dictature franquiste va accoucher de la monarchie, qui va accoucher elle-même de la démocratie. Une loi d’amnistie est alors votée, à l’époque par la gauche. Elle fut votée à l’unanimité. Il s’agissait d’une mesure de sagesse.
À partir de 2006, un courant a voulu ressortir un certain nombre de blessures. L’exhumation de la dépouille de Franco prend place dans ce mouvement. Elle est, bien sûr, contraire à la loi d’amnistie. Ça relance en effet une polémique. Mais le gouvernement espagnol a demandé cette mesure bien évidemment pour des raisons de politique électorale. Il y a aussi un problème à résoudre en Catalogne. Cette région aurait été très anti-franquiste. Ils cherchent donc à gagner quelque voix ou à apaiser l’opinion catalane.
Cela revient quand même à instrumentaliser le passé pour répondre à des préoccupations présentes . Et c’est prendre le risque de raviver des mémoires douloureuses. Les médias se font largement écho des crimes du franquisme. Mais n’oublions pas les crimes de la république, dont on ne parle jamais.

À lire aussi

Jean Sévillia : « Le massacre d’Oran du 5 juillet 1962 a longtemps été occulté… Il faut rétablir la vérité »

Imprimer ou envoyer par courriel cet articleFrance 3 vient de diffuser un reportage sur le…