Editoriaux - Société - 28 octobre 2019

Heure d’hiver

« Les longues soirées d’hiver font leur grand retour en France. » Ainsi titrait L’Express, nous souhaitant, sans doute, un petit rhume pour siroter un grog, tout en lisant un polar contre notre radiateur. En tout cas, la nuit de samedi à dimanche était notre dernière ou avant-dernière longue nuit à vivre depuis que fut instauré, en 2001 « le rituel » saisonnier. Les Français auront-ils pesté contre ces jours trop longs, trop courts qui chamboulaient leur horloge interne !

En 2018, une consultation européenne avait montré que 84 % des Français étaient pour garder la même heure toute l’année. Comme les Italiens, ils souhaitaient rester à l’heure d’été. Au Danemark et aux Pays-Bas, on était pour rester à l’heure d’hiver. La Grèce et Chypre, eux, étaient pour le maintien des heures d’été et d’hiver. Ce qui est sûr, c’est que la coordination entre les différents États s’achèvera en avril 2020 et que la suppression du changement aura lieu en 2021. Pourquoi la lenteur de cette harmonisation ? Pour ne pas perturber « le marché intérieur », notamment le secteur des transports avec les innombrables fuseaux horaires des différents pays.

Ce changement d’heure peut nous faire réfléchir à la mesure du temps : celle du calendrier, pressante mais stimulante, et celle de notre « temps intérieur ». Le temps historique se mesure à partir de la naissance de Jésus-Christ, qui ne correspond pas au 25 décembre de l’an 1 de notre ère : le temps des grands événements – ce qui advient de décisif – n’est pas celui de l’horloge. Sait-on, néanmoins, qu’une tentative fut faite, récemment, pour supprimer cette datation et imposer « l’ère commune » ? Nul doute que les réformiste reviendront à la charge pour déboussoler encore davantage notre monde. En attendant, si un changement d’heure nous impose un tel temps d’ajustement, à plus forte raison faut-il en donner à certain projet déraisonnable. « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours », dit le psalmiste, demandant à Dieu de désirer sa sagesse.

Pourquoi ne pas relire, également, le passage célèbre de Du côté de chez Swann, où le narrateur dit le charme de l’alternance saisonnière ? « Chambres d’hiver où, quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates, un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, un numéro de… » (au lecteur de mettre son titre favori. Pour Proust, c’était les Débats roses)… « Chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entrouverts jette au pied du lit son échelle enchantée. » Peu importe qu’on ait tous souffert de la canicule, cet été : la littérature et la poésie sont un mensonge plus vrai que nature qui transfigure la réalité.

En tout cas, si cette nuit de samedi à dimanche fut la plus longue de notre année, elle le fut moins que la dernière de Thérèse d’Avila, docteur de l’Église, morte dans celle « du 4 au 15 octobre 1582 », la nuit la plus longue qu’ait connue l’Espagne puisqu’on passait du calendrier julien au calendrier grégorien. Dix jours de sautés : qu’auraient trouvé à redire nos contemporains ?

À lire aussi

Attention, fragile !

Dans l’Éducation nationale, le mot est un cache-misère... …