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Editoriaux - Justice - Social - 17 février 2020

Grève des avocats : langue de bois contre langue de bois

À la protestation du président et du procureur du tribunal judiciaire de Paris contre les conséquences de la grève des avocats, ces derniers répliquent par une tribune indignée. Aucune des deux parties n’est convaincante.

Le mouvement de grève des avocats dure depuis deux mois. Il a pour origine le scandaleux projet de réforme des retraites qui, pour la profession, équivaut à une spoliation pure et simple. Outre le doublement du taux de cotisation sur la première tranche, qui mettra sur la paille une partie de la profession, le système projette l’absorption de leur régime autonome dans un grand régime unique (ou presque) et permettra au pouvoir de faire main basse sur deux milliards de réserves patiemment accumulés depuis des décennies. Et le pouvoir ne veut rien entendre.

On a dit ici que la grève était le pire des modes d’action. Il relève d’une vision éculée des relations sociales, malheureusement ancrée dans la mentalité gauchisante d’une bonne partie de la basoche. La vérité oblige à dire qu’au sein des barreaux, une large minorité d’activistes soutient ce mouvement, qu’une majorité d’avocats subit, sans trop oser manifester son désaccord, par trouille du qu’en-dira-t-on. La seule consultation de leur solde bancaire les inciterait plutôt à travailler et la crainte des fins de mois se répand chez tous ceux – et ce ne sont pas les plus jeunes – qui emploient du personnel salarié. Quant aux assemblées générales, les opposants n’y vont pas. Souvenir, sans doute, des AG à l’université…

Les propos des chefs de la juridiction parisienne pourraient porter s’il n’était pas de notoriété publique que le procureur de Paris, Rémy Heitz, est un pur produit du système et un exécutant zélé des directives gouvernementales. Sa carrière, qui ne doit rien à ses qualités oratoires, le démontre suffisamment. La Justice est malade et les avocats n’en sont pas les seuls responsables, loin s’en faut. S’ils contribuent à son engorgement en raison de leur surpopulation chronique, ils subissent aussi des choix budgétaires incohérents depuis des décennies. Quant aux réformes juridiques ou procédurales, elles portent la marque des fonctionnaires qui les écrivent. Portalis est décidément bien loin.

Langue de bois, donc, côté magistrats. Côté avocats ce n’est pas mieux. Se draper dans la dignité offensée et faire passer le mouvement pour une défense de l’accès à la Justice pour les plus pauvres relève du grand-guignol. Ce sont justement les plus pauvres qui subissent la grève. Ceux à qui on dit que leur affaire est renvoyée à plusieurs mois quand, pour eux, il est parfois vital d’obtenir une réponse judiciaire à une question qui touche leur vie quotidienne. Ni les grandes entreprises ni les banques ni les compagnies d’assurance ne sont touchées par ces reports d’audience. Quant à clamer que les grévistes défendent le service public de la Justice, cela relève d’un discours de syndicaliste trop attaché à ses privilèges. Cela ne porte plus.

Il est vrai que la grève désorganise profondément les juridictions. Elle aura des conséquences à très long terme, alors que nombre de magistrats travaillent comme ils le peuvent pour résorber d’importants retards. Quand un procureur de province travaille avec deux substituts, il est à l’audience toutes les semaines, et d’astreinte quasiment un week-end sur deux. Les juges du siège ne sont pas en reste. La grève les touche directement. Ils sauront s’en souvenir et nombreux sont ceux qui manifestent leur agacement à l’audience. Ça suffit, ils le disent et le montrent.

Reste aux avocats, confrontés à un pouvoir autiste qu’ils ont élu et dont ils ne remettent pas en cause la légitimité, à trouver d’autres moyens d’action. Ils existent. Ils demandent juste un peu plus de courage que celui nécessaire pour défiler en robe dans la rue, chanter des slogans de collégiens ou expliquer à un client qui n’y comprend rien que son affaire sera jugée dans six mois.

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