Alors que le débat sur la réforme des retraites devrait débuter à l’Assemblée, que les manifestations s’essoufflent et que les grévistes sont épuisés, les avocats ne renoncent pas. Réunis sur le pavé parisien, ce 3 février, aux côtés d’autres professions menacées par le projet, ils maintiennent surtout leur mouvement de grève.

On l’a dit ici, les avocats ne bénéficient pas d’un régime spécial, mais d’un régime autonome qu’ils entendent conserver. Correctement géré, équilibré, doté de deux milliards de réserves pour prévenir le vieillissement de sa population, il suscite les convoitises. Si le gouvernement assure, la main sur le cœur, qu’il n’est pas question d’appréhender ces réserves qui appartiennent aux cotisants, il ne s’interdit pas de les utiliser pour abonder le régime général. Autant verser un seau d’eau sur du sable.

La retraite des avocats, c’est une pension de base, après 42 ans d’activité, de 1.400 euros par mois. Et une pension complémentaire qui dépend du nombre de points acquis, compte tenu de l’activité exercée et des revenus de l’intéressé. C’est une retraite moyenne de 2.125 euros par mois. C’est 100 millions d’euros versés, chaque année, au titre de la solidarité nationale. C’est un taux de cotisation de 14 % que le projet envisage de porter à 28 %. Ce n’est pas le Pérou. Les générations précédentes complétaient leur retraite en vendant leur clientèle. Actuellement, un cabinet ne se vend que s’il a des clients institutionnels générant un chiffre d’affaires récurrent. Un cabinet individuel ne vaut rien. Et la profession approche les 70.000 membres, dont la moitié fait moins de 40.000 euros annuels de chiffre d’affaires.

Ainsi, la contestation est juste. Le problème est la manière dont elle est portée. La grève n’est pas et ne peut pas être une solution.

Elle nuit gravement aux justiciables les plus fragiles : salariés en attente d’un jugement prud’homal, petits propriétaires immobiliers faisant face à des impayés de loyers, personnes en difficultés conjugales, familles qui espèrent une décision rapide d’un juge des tutelles – les cas sont légion. Leur imposer un report de plusieurs mois pour examiner leurs affaires est insupportable. Et totalement indifférent à la Macronie.

Elle nuit dramatiquement aux cabinets d’avocats. La plupart d’entre eux facturent en fonction des audiences. Chaque report d’audience est un report de facturation, elle-même payée dans un délai anormal, entre 60 et 90 jours. Les plus petits sont asphyxiés. Les gros commencent à souffrir. Il suffit d’interroger les confrères. Avec discrétion, ils répondent tous la même chose : comment payer les salaires du cabinet sans trésorerie ? Ils décalent les règlements, accumulent les impayés d’URSSAF ou de TVA, ne se payent plus, voire empruntent pour passer le cap. Jusqu’à quand ?

Leurs institutions représentatives ne semblent pas avoir conscience du drame qui se joue dans les provinces, au cœur de ces villes où les avocats contribuent à l’activité quotidienne et au lien social. Elles appellent à la grève totale. La profession, très ancrée à gauche, n’ose pas se plaindre : elle vit comme une seconde nature ce type d’action. Jusqu’à quand ?

Le gouvernement n’aime pas cette profession. Il la verrait volontiers perdre son indépendance et se fondre dans de grands groupes juridiques. Il ne s’en cache pas. Le Conseil national des barreaux a une carte à jouer : proposer une discussion sur la réforme d’une profession qui en a un profond besoin – formation, spécialisation, démographie. C’est comme cela que se règlent les problèmes. Pas en menant les petits au suicide économique.

Jusqu’à quand ?

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