Editoriaux - Société - 28 octobre 2018

Et maintenant, une loi pour les trottinettes

On nous annonce une loi (rien moins) visant les trottinettes électriques. Pour, dit-on, la sécurité des piétons. Seraient-elles seules à menacer la sécurité des piétons ?

Or, des lois existent à cet effet depuis longtemps. La nouveauté, c’est le jeu des responsables publics avec ces lois. Chacun affecte de les ignorer pour élargir le domaine de son arbitraire, pour diviser, pour flatter, un coup par-ci, un autre, ou une subvention, par-là. Donner son nom à une nouvelle loi, qu’importe la confusion, est leur rêve.

Les articles R412-34, R431-9 et R431-10 du Code de la route disent ou sous-entendent l’essentiel, avec bon sens. Ils posent, d’abord, qu’en présence de piétons, les véhicules autorisés (y compris les fauteuils roulants) ne doivent pas dépasser la vitesse du pas (6 km/h) et ne pas leur occasionner de gêne.

Ils disent que le piéton est, en quelque façon, le sujet par excellence des droits de l’homme. Car il est tout le monde, à tout âge, bien ou mal portant, automobiliste ou cycliste, usager du bus ou du métro (rentrant chez soi, par exemple). C’est la majorité à 100 % ; la règle, sans exception. Le trottoir matérialise alors le droit de chaque personne à la libre et paisible circulation. Un droit fondamental qui n’a d’exception que… la prison.

Alors, mettre, comme beaucoup, ce droit en balance avec le “droit” des patineurs, des cyclistes, boardistes, etc., c’est prétendre qu’un véhicule élève son utilisateur au-dessus du sort commun, que les droits de l’homme sont calculés par les possibilités (la vitesse, le bruit…) de ses engins. Or, les autorités publiques et, surtout, les marchands d’engins (ils pèsent très lourd ; feraient-ils la loi ?) poussent sur cette voie.

Ce piéton, et lui seul, a droit à l’absence de gêne. Cela va très loin : droit à l’insouciance, sortant de chez soi, de sa voiture, du bus, droit de rêver, bavarder, badauder, promener ses enfants, etc. En un mot : droit à la sécurité.

Paradoxalement, c’est cette sécurité que revendiquent les acteurs des “nouvelles mobilités”, au détriment évident de la sécurité et de la tranquillité des piétons. Répétons-le : ceux-ci, seuls, y ont droit et – détail essentiel – ils n’ont pas le choix d’aller ailleurs ou autrement. Qui veut en jouir n’a qu’à marcher à leurs côtés.

Notons, ici, l’article R110-2 qui spécifie que les pistes et bandes cyclables sont des chaussées exclusivement réservées aux cyclistes. Le “partage de l’espace” pas plus que les logos peints sur le sol des trottoirs ne peuvent donc exonérer quelque véhicule que ce soit de la limitation de vitesse à 6 km/h sur les trottoirs. Une preuve de plus de l’inutilité des lois ad hoc.

Tout le monde le sait et le sent. Le trottoir, outre la liberté de circuler, offre à tous, en tout temps, sans condition, un espace de convivialité, d’entraide, de courtoisie, de rencontre, de flânerie… C’est aussi un lieu où on se parle.
Doit-on le dire au passé puisque nos lâches autorités y encouragent maintenant la pratique de l’intimidation et du klaxon ?

Il n’y a rien, non plus, qui surpasse le trottoir, comme moyen de transport, du point de vue de la santé, de l’écologie, en souplesse, débit, coût, etc. C’est aussi le premier – peut-être le seul – lieu où s’expérimentent la liberté, l’égalité et, à défaut de fraternité, la bonhomie.

Pourquoi donc ces encouragements à détruire ce sommet de la vie en société ? Cette désacralisation du faible, de la simple personne humaine ? Pourquoi détourner les passages protégés et des bateaux pour infirmes au profit des utilisateurs d’engins ? Protégés, nos passages ? Non : surexposés.

Foin du Code et du bon sens. Le ministre jupitérise : les trottinettes électriques, elles, seront exclues. Une pseudo-loi de plus, inutile, inapplicable, nocive : avant d’être mort-née, elle indique à tous les utilisateurs d’autres engins : “Non, vous, vous n’êtes pas concernés, continuez…” Ainsi, peu à peu, sape-t-on nos lois et notre univers quotidien. Loi trottinette, loi patinette. Quand on patine sur l’Olympe, on recule.

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