Il y a vingt ans déjà, la sortie du livre Les Territoires perdus de la République, rédigé par des professeurs alarmés par la montée de discours antisémites, racistes et victimaires dans les collèges réputés « sensibles », tirait la sonnette d’alarme sur le processus sécessionniste qui voyait une part sans cesse croissante de la jeunesse française d’origine étrangère récuser haut et fort son appartenance à la nation française et dédaigner ses valeurs.

Deux ans plus tard, en 2004, le désormais célèbre rapport Obin mettait en garde nos gouvernants contre l’influence de l’idéologie islamiste au sein de l’École de la République. En vain. Ses conclusions, préoccupantes, ne trouvèrent dans notre classe politique aucune oreille soucieuse d’entendre des vérités qui n’étaient alors, plus qu’aujourd’hui, pas bonnes à dire. Aujourd’hui, les actes ont fini par succéder aux imprécations. La barbarie surgit de l’ombre dans laquelle nous avons cru bon de la laisser prospérer. Les mots se dérobent face à l’abjection de cet assassinat. La France découvre avec horreur et incompréhension que le fanatisme, que nous croyions avoir définitivement relégué dans un passé lointain, refait surface au cœur de notre société, à travers une certaine jeunesse obscurantiste, pétrie d’un ressentiment envers la France et ses valeurs d’autant plus marqué qu’il est assis sur un terreau d’ignorance et de haine. Par conformisme, par lâcheté ou en raison de sordides intérêts politiciens, nous avons jeté un voile pudique sur l’amoncellement de « faits divers » qui annonçaient pourtant la vague d’attentats et d’agressions sans cesse plus violentes qui défigurent chaque jour davantage notre pays et augurent des lendemains sombres.

Si l’École est aujourd’hui si cruellement frappée, c’est que c’est par elle que se construisent des esprits libres, émancipés et doués de raison. Les menaces de certains parents d’élèves à l’encontre de ce professeur d’histoire mettent en évidence le fossé qui s’est créé entre notre conception de la laïcité et celle de ceux, toujours plus nombreux, qui veulent faire taire journalistes et enseignants qui heurteraient leur sensibilité. Or, enseigner, c’est prendre le risque de heurter pour faire émerger un savoir intelligible et universel, non conforter les élèves dans leurs croyances.

Face à la menace qui nous étreint aujourd’hui, il y deux réponses : l’une politique, qui se fait sans cesse plus attendre, l’autre morale et civilisationnelle, qui dépend de nous tous. Relisons l’article « Fanatisme » de Voltaire, paru dans son Dictionnaire philosophique en 1764, et faisons à nouveau nôtre le combat des Lumières : « Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. […] Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal. » Juchés sur les épaules de nos illustres philosophes, n’ayons pas peur d’enseigner et d’affirmer que nos valeurs ne sont ni négociables ni relatives.

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