Élie Semoun n’est pas Charlie Hebdo

Lisant qu’Élie Semoun a traité Éric Zemmour de « raciste, de xénophobe […] et on lui donne la parole car il fait de l’audience […] Hitler en ferait aussi… » mais, grand seigneur, précisant tout de même qu’il ne compare pas Zemmour à Hitler, je suis resté interdit. Ainsi, dans notre pays, une certaine liberté d’expression s’arroge spontanément, sans être contredite, le droit de traîner dans la boue en usant de qualifications outrageantes.

Qui sont, d’ailleurs, les mêmes que celles que, par paresse ou par confort, on distille sur Éric Zemmour, probablement en n’allant jamais vérifier à la source. Il est raciste et xénophobe, l’étiquette est apposée une fois pour toutes, un point c’est tout !

J’ai failli demander à celui-ci ce qu’il allait faire à la suite de cette charge insultante puis je me suis ravisé, connaissant sa réponse. Les rares fois où il a assigné, c’était pour protéger ses enfants pour lesquels il craignait. Par ailleurs, même ses adversaires compulsifs lui reconnaissent le mérite de ne fuir aucun débat, même apparemment le plus difficile.

Aussi, si Élie Semoun s’est permis de proférer dans une totale sérénité, nul doute que la certitude de l’impunité n’y était pas pour rien ! Pour ma part, tout en détestant la judiciarisation de la pensée, j’aurais eu du mal à adopter une attitude d’indifférence face à de scandaleuses attaques et j’aurais tenté au moins de répliquer au coup par coup. Mais j’admets que Zemmour y aurait passé tout son temps !

Élie Semoun offre le triste exemple d’aujourd’hui : il faut insulter la personne avec laquelle on n’est pas d’accord. Dans le registre d’un procès en gros qui ne se soucie plus de la réalité des propos et/ou des écrits. L’humoriste s’engage d’autant plus facilement qu’il ne risque rien et qu’il sait disposer par avance d’une adhésion réflexe.

J’avoue m’interroger sur un plan qui a été développé, le 1er décembre, par Adrien Quatennens dont j’avoue que son talent pour la forme et la dialectique me séduit autant que son fond d’extrême gauche m’éloigne de lui. Il s’est étonné que Zemmour puisse encore s’exprimer médiatiquement alors qu’il avait été condamné pour provocation à la haine raciale (CNews).

L’argument serait fondé si cette intransigeance, d’abord, était applicable à tous, et d’abord aux politiques qui n’en pâtissent pas. Ensuite, et surtout, j’ai toujours perçu les condamnations en matière de presse comme des jugements dont l’autorité n’était pas absolue, tant le droit de la presse avec ses multiples interprétations possibles peut légitimement conduire ici mais aussi là. Ce n’est pas offenser le judiciaire que de soutenir qu’en ce domaine, rien n’est irréfutable.

Élie Semoun n’est pas Charlie Hebdo, qui a payé durement et tragiquement son incoercible appétence pour la liberté d’expression, quels que soient ses dangers et ses facettes contrastées. En même temps, je comprends l’indignation du chef d’état-major de l’armée de terre au regard des caricatures post-crash qui ont moqué le recrutement de l’armée par une dérision banalisant la mort des treize militaires auxquels un hommage était rendu, le 2 décembre, et offensant leurs familles.

Riss a répondu au courrier du général en invoquant « l’esprit satirique », une tradition de l’hebdomadaire, tout en faisant part de ses pensées émues et respectueuses à l’égard des militaires et de leurs familles.

Quelle attitude l’humour doit-il adopter face à des victimes indiscutables, à des héros sans équivoque et à l’égard de leurs proches ? Je n’aurais jamais plaisanté sur cette catastrophe mais il m’a toujours semblé que permettre aux victimes un droit de regard sur la manière dont l’esprit ou la causticité française traitait leurs drames revenait forcément à réduire la liberté d’expression à presque rien puisque, sauf à la considérer tiède et sans impact, elle était naturellement portée à faire mal, à troubler, à cliver, à déranger les idées et les sentiments conventionnels.

On comprendra que je n’ai pas du tout la même perception d’un Élie Semoun se « payant » Zemmour que de Charlie Hebdo demeurant obstinément dans son registre.

Ni Zemmour ni l’armée de terre ne bougeront judiciairement.

Semoun continuera. Et Charlie Hebdo aussi. Il ne s’agit pas de la même liberté.

Extrait de : Justice au Singulier

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