Bac 2022. Les lauréats sont : ludique et Sylvie Germain. Les grandes cibles des réseaux sociaux, de la rancœur des candidats incultes.

Pensez donc, en bac professionnel, le sujet a osé le mot « ludique » :« Le jeu est-il toujours ludique ? » Horreur : la génération pour qui on nous aura demandé à nous, professeurs, de ne fournir que des activités « ludiques » et, surtout, de bien le leur préciser, n'en connaît pas le sens ! Il y a quelques années encore, mon collègue de latin en 5e, quand on l'autorisait encore à faire du latin sérieux - et ludique -, s'assurait que ses élèves connaissaient bien le mot et en expliquait l'étymologie. Évidemment, ces lycéens incultes, parfois illettrés, ont reçu le soutien de chercheurs patentés : dans 20 Minutes, Auphélie Ferreira, doctorante en sciences du langage, apporte sa caution à l'inculture ambiante : « Je m’interroge. Le terme ludique est-il si courant en 2022 ? [...] Je n’en suis pas convaincue. Le vocabulaire a changé. Il ne recouvre pas les mêmes zones et les mêmes âges. » J'imagine déjà les consignes de correction.

Et puis, jeudi, c'est l'épreuve de français du bac général qui a livré sa nouvelle victime : l'écrivain contemporain Sylvie Germain qui a eu les honneurs de pénétrer dans le cercle fermé des écrivains du bac et de tomber, du même coup, dans l'arène pleurnicharde, victimaire et revendicative des lycéens incultes sur Twitter. Il y a quelques années, c'était Victor Hugo qui avait subi les foudres des futurs bacheliers, puis Andrée Chedid. Car nul doute qu'ils seront bien bacheliers : l'épreuve de français, malgré les consignes de clémence, reste l'épreuve la plus mal notée - et pour cause - mais, avec le grand oral coefficient 10 ou 14 (du jamais-vu, et c'est éloquent), 100 % de ceux qui auront tenté leur chance, etc.

Donc, le nouveau bac français propose aux candidats deux sujets : le commentaire d'un texte littéraire et une dissertation sur œuvre (préparée pendant l'année). Ne prennent en général le commentaire que les élèves doués pour cet exercice ou ceux qui n'ont pas travaillé l'œuvre au programme et la dissertation. Ces sujets de dissertation étant, cette année, très classiques et très abordables (« Les livres I à IV des Contemplations ne sont-ils qu'un chant intime ? », « La poésie d'Apollinaire est-elle une célébration de la modernité ? »), les râleurs de étaient donc non seulement des incultes, mais aussi de gros fainéants.

Depuis deux jours, est le déversoir de ces candidats qui s'en prennent à Sylvie Germain, l'auteur du texte à commenter. Et l'on ne sait trop s'il faut trouver du second degré dans leurs messages...

Mais qu'avait-il donc, ce texte, de si ésotérique ? Pas grand-chose pour un lecteur « normal », moyennement cultivé. Sa syntaxe était même simple : pas de phrase à la Proust ou à la Claude Simon. Sylvie Germain avait peut-être même été choisie pour la simplicité de son style. « Ils étaient hommes des forêts », « Car tout en eux prenait des accents de colère, même l'amour » (Jours de colère, Gallimard, 1989). Et l'on pourrait multiplier les citations. Le constat s'impose : ce texte était d'un niveau brevet, fin de 3e. Et, à une autre époque, de mauvaises langues auraient même dit que Sylvie Germain était justement un « écrivain pour classes terminale ». Sauf que, désormais, même ces écrivains-là sont devenus inabordables.

Mais alors, où était le problème ? Dans le thème du texte, le rapport du personnage à son milieu ? Quand on a un peu travaillé Balzac (pension Vauquer ou autre), les frères du Morvan de Sylvie Germain ne posaient aucun problème. Mais alors ? Du vocabulaire ? Des notes donnaient le sens de « venelles » et de « séculaires »...

Non, ce que nos incultes ont inconsciemment senti, c'est le substrat religieux du texte, le fond biblique et chrétien (qui est la marque de fabrique de Sylvie Germain), indispensable pour le comprendre et pour mener un bon commentaire. Et qui leur échappe. Auquel ils sont étrangers, de par leur propre culture et celle dans laquelle les maintient le manque d'exigence du système scolaire. Début du texte : « Ils étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image. » Plus loin : « Comme en écho aussi à la route qui conduisait les pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle. » Sans oublier le prénom du personnage : Ephraïm. Quand le seul horizon de pèlerinage, pour beaucoup de jeunes, est La Mecque, oui, Sylvie Germain devient un auteur incompréhensible, étranger.

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18 juin 2022

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6 commentaires

  1. A relire deux fois pour bien comprendre… et se faire une idée, vu la « courtitude » des extraits.
    Avantage indéniable à nos jeunes issus des forêts… Pour les autres, la note sera gonflée !

  2. Mon Dieu, Mon Dieu ,mon Dieu !! Comment a t’on pu arriver à un tel niveau de médiocrité et d’inculture ? Pauvre France.

  3. Plus on dispose de vocabulaire plus on peut exprimer la richesse de sa pensée. Il n’y a pas de pensée sans langage, aussitôt que ce dernier est abrégé, la pensée l’est autant en proportion.

  4. Rien ne va plus et tout fout le camp !
    Nous sommes bien en SarkohollandoMacronie.
    Il en a fallu des pédagogistes « très woke » pour faire effondrer le niveau à ce point.

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