Culture - Editoriaux - Politique - Santé - Société - Table - 21 juin 2018

La chicha : tradition ou dérive communautaire ?

Je sais maintenant que la chicha est une grande pipe à eau d’origine persane utilisée surtout en Iran et dans le monde arabe pour fumer le tabac.

Et aussi en France puisque quelques maires, suivis il y a peu par Robert Ménard, le maire de Béziers, en ont interdit l’usage sur les terrasses des cafés.

[…]

La chicha serait demeurée la cadette de mes préoccupations si, dans l’émission « L’Heure des pros » sur CNews, dans la matinée du 20 juin, je ne m’étais pas retrouvé à côté de Robert Ménard – heureuse surprise – et si nous n’avions pas eu, avec les autres participants dont Gérard Leclerc, Clément Viktorovitch, et l’acteur invité Patrick Chesnais, avec l’animation (dans tous les sens du terme) de Pascal Praud, une stimulante empoignade – intellectuelle je l’espère.

La verve combative de Robert Ménard l’a parfois conduit à abuser de la critique facile au sujet de ses contradicteurs, accusés d’être « hors-sol » puisqu’ils n’étaient pas de Béziers ; les oppositions ont permis de poser les problématiques de ce débat qui, en définitive, n’était pas si anodin que cela.

Je laisse de côté la justification de l’interdiction tenant à la santé des consommateurs. Je m’attache davantage au constat, non démenti sur le plateau, que sur les terrasses où la chicha était fumée à Béziers, aucune femme n’était présente.

Au-delà de cette absence préoccupante dans une société française qui, au nom de l’égalité entre hommes et femmes, laisse l’espace public, festif ou non, à tous, on voyait surgir une fracture nette au sujet de la chicha.

 

Pour ceux qui regrettaient la décision de Robert Ménard, la chicha constituait un usage, une pratique admissibles qui relevaient du bon vouloir de chacun et n’auraient dû susciter aucune réaction municipale. Que cette habitude soit le fait majoritairement d’une clientèle arabe ne signifiait en aucun cas, de la part de Robert Ménard sincèrement indigné face à cette imputation, le moindre racisme anti-musulman.

Pour les uns, la chicha n’était rien, juste une habitude, une tradition – que la seule femme sur le plateau osait comparer avec le couscous – qui ne portait pas à conséquence.

Pour le maire de Béziers, cet usage en lui-même sans gravité ni transgression, généralement collectif, sur des terrasses dont les femmes s’excluaient ou étaient exclues, participait d’un processus visant à amplifier un communautarisme avec les risques d’un tel enfermement clos sur soi, ses règles, ses mœurs et ses différences. La chicha était à insérer dans une chaîne qui ne la constituait certes pas comme une arme politique mais en tout cas pour l’auxiliaire d’une dérive communautaire dont le monde, par ailleurs, se plaint.

Les contradicteurs de Robert Ménard refusaient d’imaginer que l’usage massif de la chicha en certains lieux puisse ne pas être naïf. Si je comprenais le point de vue de mon ami Ménard, je ne sentais pas, dans cette pratique de la chicha, contrairement au port du voile ou du burkini, une volonté de faire « prévaloir » – ce terme est capital – ce mode de fumer contre ceux plus familiers de notre culture.

Sauf à créditer ces fumeurs par pipe interposée d’une mauvaise foi qui les aurait constitués comme des dissidents ostensibles et belliqueux au sein de notre communauté nationale. Ils m’apparaissaient plutôt en général calmes, sereins, assez âgés, mais les apparences peuvent être trompeuses.

Ce débat ne concerne pas que la chicha. Tout dorénavant, à cause du terrorisme, nous conduit anxieusement à questionner même les pratiques apparemment acceptables.

Entre naïveté et suspicion systématique, la voie est étroite.

Mais je n’irai jamais jeter avec bonne conscience une pierre à l’encontre de ceux qui sont peut-être plus lucides que nous, que moi.

Je m’interroge, je doute.

C’est cela, un débat réussi. Accueillir le pluralisme comme une chance, repartir plus riche, qu’on ait campé ou non sur ses positions.

Je n’aurais pas parié sur la chicha.

Extrait de : Justice au Singulier
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