Je ne sais pas, vous, mais pour moi, c’est de plus en plus évident : qu’on soit ou non d’accord avec lui, le journaliste Éric Zemmour est devenu le baromètre de la liberté d’expression dans notre cher et vieux pays, comme disait de Gaulle. Il est un peu la grenouille du météorologue : quand elle monte, je repasse mes robes d’été, quand elle plonge, je sors la doudoune du placard. Quand Zemmour parle et fait parler, c’est le signe que la démocratie est en forme, qu’elle débat, qu’elle s’engueule, qu’elle vit. Mais lorsque les ciseaux d’Anastasie commencent à s’agiter, alors, la démocratie s’enrhume. Écarté d’« On est pas couché » malgré de beaux états de service, viré de RTL malgré ses audiences, viré à la demande de Hollande de la chaîne info i>Télé où il cartonnait, Zemmour est devenu, à son corps (chétif) et à son esprit (fort) défendant, le symbole de la liberté d’expression.

Oh, j’entends déjà les circonlocutions et les exercices de souplesses des apprentis censeurs : « Liberté ? Pas pour tout le monde, tout de même. Zemmour a été condamné par les tribunaux ! » L’argument est censé faire massue. Je pourrais vous dire qu’il n’est pas le seul et qu’il existe même à Nanterre une cour qui condamne et acquitte, tous les jours que le bon Dieu fait, des quantités de gens de plume (la 17e cour). Je pourrais vous glisser que, sur le nombre de procès intentés à ce journaliste, il a dû en gagner quelques-uns, et sans doute un peu plus qu’il n’en a perdu. Je pourrais vous dire que, quand on s’exprime beaucoup sur des sujets sensibles et nécessaires où l’opinion et le juge sont chatouilleux, on tente le diable davantage que lorsqu’on fait dans la critique gastronomique ou dans le coup d’encensoir aux pouvoirs en place. Mais oublions cela. Et puisque nos censeurs usent des articles de loi avec l’aisance d’un banlieusard aux commandes d’un mortier d’artifice, il faut mettre les points sur les i.

Ils oublient que la censure a longtemps sévi en France et que la liberté de la presse se fonde sur une loi édictée au terme de longs débats et de longs combats en 1880. Cette loi de référence et d’équilibre pose pour principe que la parole est libre pour tous en France, et que la justice peut se pencher sur tous propos, mais seulement a posteriori. Si un propos de presse viole la loi, son auteur est donc condamné après l’avoir prononcé ou écrit. Et non pas bâillonné avant par précaution. Voilà pourquoi Zemmour est le baromètre de la liberté d’expression dans notre pays.

Et voilà ce qui déplaît à nos flicaillons de l’opinion. Ce sont les mêmes qui ont contraint les réseaux sociaux à couper les messages dits « sensibles », avant même toute procédure judiciaire, sous peine d’amendes à six chiffres. Beau progrès ! Ce sont parfois les mêmes qui pétitionnent pour la liberté d’expression… quand il s’agit de Charlie Hebdo.

Comme toujours, en matière de duplicité, Le Monde se surpasse. Le quotidien du soir, par deux fois, a appelé à éjecter définitivement Zemmour. Ça ne l’a pas empêché de signer sans vergogne, le mois dernier, un appel à… la liberté d’expression. « Quand on a dépassé les bornes, il n’y a plus de limites », disait l’ami Alphonse Allais.

Ce texte admirable était dirigé contre la terreur islamique, bien sûr, mais on doit le relire en songeant à Zemmour. Il rappelait l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, intégré à notre Constitution : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Le texte de la pétition, ratifié par des dizaines de journaux du pays, concluait : « Il faut que les ennemis de la liberté comprennent que nous sommes tous ensemble leurs adversaires résolus. ». Comment ne pas applaudir ? Ceux qui sont contre les idées de Zemmour mais se feraient tuer pour qu’il ait le droit de les défendre sont bien rares. Et pourtant, ils s’honoreraient, tant Zemmour est bien devenu, et pour longtemps, le baromètre de la liberté d’expression dans notre pays.

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