L’automne en Calabre est humide, au jour descendant un léger vent marin lève quelques feuilles dans un recoin désolé d’une courtine, sous une arche d’un mur à demi-ruiné, un fauteuil attend.

C’est là que va mourir, traqué par l’ignominie misérable d’un médiocre Bourbon d’Espagne l’un des plus grands soldats que la Terre ait portés. Il arrive, droit et serein, lui qui a vu tant de batailles acharnées et a vaincu tant de fois à la tête de la cavalerie de , quel émoi pourrait-il ressentir, quelle peur pourrait le faire fléchir ? On lui a refusé de voir ses amis, on lui a volé son uniforme de maréchal de l’Empire et son drapeau tricolore, il marche tranquillement dans un petit habit bleu de France sur chemise blanche d’, il ne porte aucune décoration, emportées elles aussi par les traîtres qui ont précipité sa chute ; comme si la gloire pouvait être dérobée. Il dédaigne le fauteuil où les indignes voulaient qu’il se terre, il rejette le bandeau, « Mirate al cuore, salvate il viso » (« Tirez au cœur, épargnez le visage ») dit-il dans un italien parfait, puis face aux soldats hésitants, il commande lui-même le feu. Six balles dans la poitrine ne suffisent pas à abattre ce géant et il faut que l’officier félon tire deux balles de plus ; dans la tête.

« Pas de respect », l’ordre est formel, ainsi les médiocres agissent avec ce qui les dépasse. Le corps est jeté sans délai dans un cercueil sans marque, que l’on emporte sans honneur. Puis, dans la précipitation pour le plonger dans la fosse commune, une planche se détache et laisse voir la dépouille ensanglantée ; malgré le coup de grâce qui a déchiré une moitié du visage, l’air altier et les yeux ouverts de pétrifient les officiants, du pied on fait basculer la caisse dans ce que l’on espère être le néant. Murat est de la race qui ne s’efface jamais, plus de deux siècles plus tard, dans l’église Saint-Georges Martyr de Pizzo Valentino, il n’est pas rare de voir des visiteurs italiens, français, irlandais, polonais méditer, la tête basse et le cœur empli de respect.

Murat et Caroline Bonaparte furent de bons souverains, intelligents, ayant fait la synthèse du progressisme révolutionnaire et des nécessités économiques ou sociologiques, ce que Napoléon ne sut ou ne put faire, au point même de faire naître des tensions entre eux. Le peuple du sud de l’Italie lui rendait son amour sincère du pays et de ses habitants, alors que seules les bigotes et les réactionnaires soutenaient l’Espagnol ; plus encore sa proclamation de Rimini préfigura l’unité italienne et le Risorgimento. Aujourd’hui encore, Gioacchino re delle Due Sicilie est l’occasion de joutes oratoires et d’enjeux politiques.

Si, lorsqu’il était guidé, Murat fut un soldat et un chef exceptionnel, son sens stratégique fut souvent défaillant, ses erreurs militaires sont connues et ses errances politiques le conduisirent à tenter de faire comme Bernadotte en Suède, trahissant Napoléon pour garder son royaume.

Néanmoins, il refusa que ses troupes se portent en territoire français et finit par rejoindre l’Empereur, alors même que sa situation devenait instable ; la rapacité des rois d’Espagne et les visées des Anglais sur la Sicile et Malte scellèrent son sort : il inspirait trop de craintes.

Joachim Murat assassiné, le Congrès de Vienne put se poursuivre rassuré ; les rois réactionnaires vénaux ou petits-bourgeois, sans âme véritable, mirent en place une carte de l’Europe prélude aux guerres mondiales suicidaires. L’empire construit par Napoléon avait ébranlé l’Histoire, sa chute fit perdre à l’Europe l’occasion de son unité.

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