[UNE PROF EN FRANCE] Lisez-vous 150 livres par an ?

Quelle sera la place des faibles et des limités, des paresseux et des rêveurs,  des petits et des poètes, dans une société dominée par les machines et par les Maîtres des machines ?
pexels crédit Fernando Rincon
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Laurent Alexandre nous livre une nouvelle prophétie.

Il pose d'abord le contexte. Reprenant l’utopie de la Renaissance humaniste, mais en lui ajoutant l’égalitarisme universaliste hérité de la Révolution, le XXe siècle s'est engouffré dans une course aux qualifications : école obligatoire, diplômes, concours, notes, prix, classements… La France avait brillé dans le monde sans tout cela, mais elle avait su s’adapter brillamment à l'évolution du temps. Tout l’Occident s'était lancé avec enthousiasme dans cette course au savoir, dont George Steiner a dressé un bilan mesuré (Dans Le Château de Barbe-Bleue).

Pour Laurent Alexandre, l’intelligence artificielle (IA) met fin à cette ère en externalisant à la fois le stockage de l’information et la puissance analytique et rédactionnelle. Il faudra que la société et a fortiori l'école s'adaptent à cette révolution cognitive. Le dernier livre de Laurent Alexandre, Ne faites plus d'études !, n'est pas un pamphlet contre le savoir, que l’on ne s'y méprenne pas. C'est même une bible de la glorification intellectuelle. Ce que prédit Laurent Alexandre, dans cette profession de foi appuyée sur le développement irrépressible de l’IA, c’est un nouvel apartheid, une ségrégation intellectuelle aussi terrible que l’ont été les ségrégations raciales ou sociales au fil du temps.

Au XXe, on a cru que l’éducation des masses ouvrirait les portes du paradis sur Terre. Aujourd'hui, tout est en train de changer, et il faudrait que l'école s’adapte.

Je ne suis pas une spectatrice de Laurent Alexandre. Pourtant, si je ne partage pas sa vision du monde ni de la société, je valide dans une certaine mesure les propositions qu'il fait pour réformer l'enseignement secondaire et l’enseignement supérieur. Reprochant à nos cursus scolaires d'être longs, linéaires et largement dépassés dans leurs contenus comme dans leurs méthodes, en tout cas inadaptés, il propose de changer le fonctionnement des apprentissages ainsi que leurs objectifs. La principale compétence serait, selon lui, la capacité à organiser soi-même son apprentissage.

Cela suppose de savoir :

- définir un objectif ;

- trouver les bonnes sources ;

- interroger l’IA avec précision ;

- confronter plusieurs réponses ;

- repérer les erreurs ;

- transformer l’information en connaissance ;

- pratiquer suffisamment pour acquérir une maîtrise réelle.

Laurent Alexandre et Olivier Babeau, son co-auteur, préconisent un apprentissage plus autonome, plus approfondi et plus directement relié à l’action.

Ils recommandent, par exemple, de lire 150 livres par an afin de développer une solide culture générale et un réel esprit critique, seuls éléments nous permettant de vérifier la validité des propositions de l’IA.

Lisez-vous tous trois livres par semaine ? Et Boulevard Voltaire ne compte pas ! Sinon, vous êtes hors jeu, vous serez remplacé... Laurent Alexandre semble attendre avec jubilation l’avènement de nouveaux dieux qui, avec l’aide de la machine, comme Scar était secondé par les hyènes, réduiront les autres en esclavage ; enfin, les rares dont ils auront encore besoin.

Autant dire que mes élèves n’auront aucune chance, dans ce nouveau monde. Pourtant, certains sont braves. Et ils sont surtout terriblement humains, dramatiquement humains peut-être, mais c'est ce qui les rend attachants.

À l’heure où l’on a voté une loi autorisant assez généreusement l’euthanasie, va-t-on suivre Laurent Alexandre dans son programme pour refonder l'école en une promotion exclusive des humains les plus performants, au détriment des médiocres ? Les enseignants savent que la plupart des enfants - et même des humains ? - n'ont pas les qualités que Laurent Alexandre demande aux élèves de demain.

Rares sont ceux qui sont assez lucides pour percevoir leur propre médiocrité. Pour autant, c'est la qualité la plus largement partagée par les populations humaines… Quelle sera donc la place des médiocres, dans la société qu'annonce Laurent Alexandre ? Quelle sera la place des faibles et des limités, des paresseux et des rêveurs, des petits et des poètes, dans une société dominée par les machines et par les maîtres des machines ?

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Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

45 commentaires

  1. J’aimerais lire davantage de livres, mais, malheureusement, j’ai un handicap depuis toujours : je lis très lentement, tout en ayant toujours un livre de chevet. De plus, les besoins qu’ impose le quotidien, en matière de ménage, travail, devoirs divers, vie sociale etc…ne me permettent pas de trouver assez de temps pour la lecture. Maintenant, il est vrai que la lecture de BV ( il faut bien s’informer ) mangé une bonne partie de mon temps.

  2. N’oublions pas que Bruno Le Maire, normalien et agrégé de lettres modernes (major en 1992) a justement fait preuve de sa culture en n’étant pas capable de définir ce qu’était un hectare alors qu’il était ministre de l’agriculture. La culture littéraire ne devrais pas empêcher le soucis du réel et de la responsabilité…

  3. Je ne lis pas 3 livres par semaine mais je n’ai jamais cessé de lire. Je dirai plus, je lis à la première occasion, notamment dans les bus, pendant que les autres passagers sont accrochés à leur portable… Pour répondre à certain commentaire, le choix ne manque pas. Les collections de poche sont riches en titres d’auteurs qui ne sont plus à la mode. Je regrette d’ailleurs que de nombreux livres ne soient plus édités… Un livre est un véritable compagnon, irremplaçable. Ceux qui s’en privent ne mesurent pas ce qu’ils perdent !

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