Né en exil, mourra-t-il en exil ? Un roi en exil : l’image a quelque chose de romanesque. On pense au départ en exil de Louis XVIII sous la pluie, pendant les Cent-Jours, et au récit romantique qu’en fit l’ancien mousquetaire du roi Alfred de Vigny, dans Servitude et grandeur militaire : « La grande route d’Artois et de Flandre est longue et triste. »

Charles X, frère et successeur de Louis XVIII, qui avait vécu un quart de siècle hors de France, avait eu des mots définitifs sur l’exil, option qu’il excluait : « Un roi qu’on menace n’a de choix qu’entre le trône et l’échafaud ! » Talleyrand aurait répondu au dernier roi de France : « Sire, Votre Majesté oublie la chaise de poste ! » Et c’est ce qui arriva en 1830. Charles X mourut en exil en 1836, à Goritz, ville à l’époque autrichienne et aujourd’hui slovène. Son petit-fils, le comte de Chambord, dernier rejeton de la branche aînée et française des Bourbons, lui aussi, mourut en exil, en 1883, au château de Frohsdorf, en Autriche.

Un lointain neveu des Bourbons français, Alphonse XIII, roi d’ de 1886 à 1941, dut, lui aussi, prendre le chemin de l’exil en 1931 lorsque la république fut proclamée : d’abord Paris, puis Rome, où il mourut en 1941. C’est, d’ailleurs, à Rome que naquit, en 1938, le petit-fils d’Alphonse XIII, Don Juan Carlos, futur roi Juan Carlos, fils de don Juan de Bourbon y Battenberg et de María de las Mercedes de Borbón y Orleans.

Aujourd’hui, le roi émérite Juan Carlos a donc pris ou est sur le point de prendre le chemin de l’exil. Le mot n’est pas employé dans la courte lettre qu’il a adressée, le 3 août, à son fils, le roi Philippe VI. Juan Carlos emploie le verbe trasladarme, qu’on pourrait traduire approximativement par « déménager », « se déplacer », « se transférer ». Le mot « exil » est tabou, chez les Bourbons d’Espagne, puisque tous les souverains espagnols l’ont connu depuis 1808. Rien, par ailleurs, ne dit dans cette lettre que cette décision est définitive. Il est vrai que l’Histoire nous apprend que, lorsque les rois prennent le chemin de l’exil, ils savent rarement si c’est pour un temps ou pour toujours.

Les raisons de ce départ d’Espagne ? Évidemment, les soupçons de corruption qui pèsent sur l’ancien roi y sont pour quelque chose. À l’extrême gauche, on accuse le roi de fuir ses responsabilités ; pourtant, l’avocat de l’ancien monarque affirme qu’il se tient à disposition de la Justice. Mais on peut imaginer que Juan Carlos, en quittant l’Espagne, souhaite protéger la monarchie et son fils. L’ombre du père, l’ancien commandeur, jadis glorieuse, devient gênante dans une Espagne qui semble moins unanime qu’elle ne le fut naguère sur la légitimité de la monarchie.

Juan Carlos avait accédé au trône en 1975 par la seule volonté de Franco. Son père, don Juan, comte de Barcelone, avait alors fait le sacrifice d’abdiquer ses droits dynastiques pour ne pas faire d’ombre à son fils. Retour de l’Histoire ? Mais alors, par un chemin bien moins glorieux. Pitoyable exil pour ce fils de Saint Louis. Autrefois l’échafaud ou la chaise de poste. La route de l’exil est triste, se souvenait l’ancien mousquetaire rouge, dans Servitude. Longue ? Autrefois, oui. Mais aujourd’hui, en jet privé…

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