Vincent Haen est le propriétaire et gérant de l’hôtel Windsor, à Paris. Il n’accueille plus aucun client depuis mi-mars 2020 et a dû mettre dix salariés en chômage partiel : il n’y a plus de touristes français ou étrangers ni de clients d’affaires.

Au micro de Boulevard Voltaire, il fait part de son désarroi. Malgré une très bonne gestion et un investissement personnel sans réserve, il est menacé de fermeture.

 

Nous sommes devant l’hôtel Windsor à Paris. Vous êtes le propriétaire et le gérant de cet hôtel. Habituellement cet établissement est complet. Aujourd’hui, il a l’air assez tranquille…

C’est tranquille depuis mi-mars. Nous n’avons plus de clients. La rue est en soi tranquille parce que c’est une petite rue discrète et cachée de Paris. Avec les confinements successifs, l’absence de touristes et le télétravail, il n’y a vraiment plus personne.

 

Vous êtes le seul habitant de l’hôtel pour le moment. Vous n’avez plus de clients et de personnel.

D’habitude je n’y habite pas puisque j’ai quand même un chez-moi. Je me suis installé ici mi-mars au début du premier confinement. C’est à ce moment-là que j’ai mis tout mon personnel au chômage partiel. Je suis allé chercher un petit baluchon chez moi et je me suis installé ici pour le garder, montrer qu’il était occupé et pour éviter le vandalisme et les cambriolages.

 

Pourquoi n’y a-t-il personne ? Êtes-vous fermé ?

Contrairement aux commerces qui ne sont pas de première nécessité et aux bars et restaurants, nous n’avons pas eu d’arrêté de fermeture. Le gouvernement n’a pas eu besoin de faire un arrêté de fermeture pour les hôtels puisqu’ils se sont retrouvés d’office sans clients. On a été fermé de facto sans arrêté de fermeture. Plus aucun touriste, car plus de vols. Plus aucun voyage de société, car le télétravail est privilégié et toutes les réunions sont annulées. Il n’y a plus de voyage individuel français parce que les Français sont interdits de déplacement. Du jour au lendemain, on s’est retrouvé avec zéro client. Il y a peut-être un peu de poussière puisque je n’ai plus de personnels.

Nos 24 chambres quatre étoiles standard, chic mais sans prétention, sont plutôt pour une clientèle assez aisée.

 

Quel est votre type de clients ?

C’est absolument tout. Nous ne prenons pas de groupe puisque nous n’avons que 24 chambres. Des individuels peuvent être aussi bien des touristes que des personnes qui voyagent pour leurs affaires. Nous recevons énormément d’Américains, d’Européens comme l’Italie et l’Espagne. Nous avons aussi des contrats avec des sociétés françaises et des habitués français. À l’heure actuelle, toutes ces catégories-là n’existent plus.

 

Avez-vous encore l’espoir que la saison de Noël ne soit pas encore perdue ?

Je suis certain que la saison ne reprendra pas à Noël, ni au premier semestre 2021. Et pour la suite, l’espoir fait vivre.

Lorsque des compagnies aériennes comme Air France vous annoncent que le retour à la normale ne se fera qu’en 2024, cela me laisse très pessimiste. Je suis beaucoup plus optimiste pour les cafés et restaurants. Lorsqu’ils vont enfin ouvrir, leur clientèle de proximité reviendra immédiatement.

Les cafés et restaurants ont beaucoup de clientèle de quartier. Moi, je n’en ai pas. Par définition, je suis un hôtel donc je n’ai que des voyageurs. Il n’y a pas de voyageurs et ils ne reviendront pas demain.

 

1.600 hôtels sont recensés dans Paris. Êtes-vous menacé de fermeture ? On imagine hôtellerie de luxe, quatre étoiles, etc., la trésorerie doit suivre… Néanmoins, est-ce la réalité pour vous et vos collègues ?

C’est la réalité pour à peu près tout le monde. Nous avons tous des charges fixes assez importantes comme l’énergie, les contrats de leasing, les assurances, etc. C’est davantage la réalité pour les hôtels qui ont des loyers. C’est d’ailleurs mon cas. Les hôtels qui sont propriétaires des murs ou qui remboursent les murs par des emprunts ont eu droit à des reports d’emprunts. Les banques ont offert des facilités. Pour moi qui suis en loyer, je ne peux plus le payer.

 

Concrètement, économiquement êtes-vous menacé de fermeture ?

Oui. J’ai reçu un commandement de payer de la part du bailleur. Une procédure d’expulsion peut donc s’enclencher. On verra bien ce qu’il va se passer, mais je suis assez pessimiste sur l’avenir.

Ce que je vis, de nombreux hôtels sont en train de le vivre.

 

Pardon de la question, mais vous avez l’air assez serein.

Il s’agit d’argent. J’ai 50 ans aujourd’hui. Si demain, je me retrouve comme quand j’avais 20 ans et que je faisais un baby-sitting pour payer mon sandwich, je recommencerais comme cela. C’est une philosophie de vie. L’argent c’est l’argent. J’essaie de prendre du recul. Si ce qui m’arrive avait été la conséquence d’une erreur de gestion ou de défaut récurent chez moi, par exemple la flemmardise, je pourrais développer de la culpabilité et de la dépression. Ce qui m’arrive est complètement extérieur à la gestion que j’ai faite de mon hôtel. Je n’ai pas fait d’erreur professionnelle. Ce que je vis, je le subis. Par conséquent, je ne me lamente pas, j’essaie de me battre et de sauver mon business. Il se peut que je perde tout.

 

On a bien compris que le discours d’ et de Jean Castex ne vous avait pas convaincu. Néanmoins, avez-vous eu l’impression d’avoir été entendu par le gouvernement ? Avez-vous l’impression que le gouvernement agit pour vous et pour les hôteliers ?

Très honnêtement, ils ne sont pas dans le réel. Par exemple, on doit une taxe de séjour à la ville de Paris. Je dois presque 40.000 euros de taxe de séjour 2019.

Chaque client qui dort dans un hôtel quatre étoiles doit payer une taxe de séjour de 2,88 euros par nuit. Par conséquent, je dois presque 40.000 euros. Cette taxe de séjour est payable fin mars. Je n’ai pas payé par ce que j’étais en confinement. Au surlendemain de l’élection de madame Hidalgo, j’ai reçu une relance. Je leur ai demandé si un dispositif pour réduire cette taxe allait être mis en place et ils m’ont répondu que non. Ils ont rajouté que cette taxe avait été payée par les clients et que je devais donc avoir l’argent. Ils ne font pas le distinguo entre une somme provisionnée dans une comptabilité et une trésorerie. Ils me demandent donc cet argent, mais je n’en ai pas le premier centime. Je lance un appel à madame Hidalgo. Il faut absolument qu’elle fasse quelque chose pour la taxe de séjour 2019, puisqu’on ne peut pas la payer.

Autre exemple, on m’impose une visite de sécurité de la préfecture pour vérifier mes installations techniques et voir si je suis aux normes. Cette visite permet de renouveler mon autorisation à recevoir du public, mais je n’ai plus de public depuis neuf mois. À l’heure où je vous parle, je suis en train de courir toutes mes maintenances pour qu’elles puissent avoir lieu avant la visite du 9 décembre. Ils ont leur priorité. À mon avis, ils vont se sentir mal de venir m’inspecter, alors que je suis fermé depuis neuf mois et que je suis en train de crever. J’ai 60.000 priorités plus importantes que celle-là.

Heureusement, je suis aux normes et mon hôtel est bien tenu. Je vous dis cela pour vous montrer le décalage entre leurs préoccupations et les miennes.

 

Vous avez dix salariés à temps plein. Que va-t-il se passer pour eux ? Tiennent-ils le coup ?

Je pense que c’est difficile. Les salaires dans l’hôtellerie sont assez bas. Non pas que les patrons soient pingres, mais parce qu’on est complètement surchargé de charges trop importantes.

Mes salariés ne touchent que 86 % de leur salaire. Leurs fins de mois sont très difficiles outre le fait que c’est très perturbant de se retrouver chez soi à ne pas travailler. Ils voudraient tous revenir.

Les patrons n’ont pas le droit au chômage. Ils imaginent que je n’ai pas besoin de salaire pour vivre. Sur le plan personnel, j’ai la chance de ne pas être matérialiste. J’ai plein d’autres défauts, mais pas celui d’être matérialiste. Si je deviens pauvre, si je perds tout, si les 15 ans de cette vie professionnelle se transforment en fumée et que mon patrimoine, puisque tout mon patrimoine est dans cette affaire, s’envole c’est très triste, mais ce n’est pas grave. J’ai d’autres valeurs, encore plus importantes que celle-ci dans ma vie. Beaucoup de patrons ont mis tout leur bonheur dans leur épanouissement professionnel. Lorsque ces gens-là perdent ce qu’ils ont construit professionnellement, ils ont l’impression de perdre leur vie. Ces gens-là vont entrer dans le désespoir. Ça sera terrible.

 

27 novembre 2020

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