[TRIBUNE] La forêt brûle. L’État réglemente.
Chaque été, la France découvre qu'elle brûle. Les Canadair sillonnent le ciel du Médoc, du Var ou de la Corse. Les pompiers accomplissent des miracles. Les habitants fuient. Les hectares partent en fumée. Et, comme chaque été, le gouvernement promet de « tirer toutes les leçons » des incendies. Pourtant, les leçons sont connues depuis longtemps.
Après les gigantesques feux de Gironde de 2022, les forestiers, les élus, les pompiers, les sénateurs1 ont dressé le même diagnostic : davantage de prévention, davantage de pistes DFCI, davantage de réserves d'eau, moins de lourdeurs administratives et davantage de confiance envers ceux qui vivent de la forêt et la connaissent2.
Une crise de l'État
Quatre ans plus tard, le constat est le même. Les incendies ne révèlent pas seulement une crise de la forêt. Ils révèlent une crise de l'État. Car, enfin, comment accepter qu'une grande puissance comme la France ne dispose pas, au cœur de l'été, de l'ensemble de sa flotte de bombardiers d'eau3, faute de maintenance ou de pièces détachées ? Ce débat existait déjà en 2022. Qu'avons-nous fait, depuis ? Comment accepter que depuis 2022, les réserves d’eau en forêt ne se soient pas multipliées ? Voilà, peut-être, le véritable mal français.
Nous ne manquons ni de rapports, ni de commissions, ni d'experts. Nous manquons d'un État capable d'assurer les missions pour lesquelles il a été créé. Protéger. Prévenir. Secourir. À l'inverse, il excelle à réglementer, contrôler, autoriser, interdire, retarder.
Le propriétaire forestier qui souhaite créer une réserve d'eau rencontre la police de l'eau. Celui qui veut débroussailler se heurte au Code de l'environnement. Celui qui entretient sa forêt doit multiplier les études, les procédures et les autorisations. Dans le même temps, certaines ventes immobilières imposent désormais une information spécifique sur les obligations de débroussaillement, pour des biens qui ne disposent d'aucun espace extérieur, en cœur de ville !
Pendant ce temps, le feu, lui, ne remplit aucun formulaire. La France est pourtant une grande nation d'ingénieurs. Le mot « aviation » fut inventé par Gabriel de La Landelle4. Le mot « hélicoptère » par Gustave de Ponton d'Amécourt. Clément Ader fut l'un des pionniers de l'avion. Paul Cornu réalisa le premier vol libre d'un hélicoptère. Nous savons construire des Airbus, des Rafale, des satellites, des fusées et des sous-marins nucléaires.
Une filière française de bombardiers d'eau ?
Sommes-nous réellement incapables de développer une filière française de bombardiers d'eau ? Voilà une politique industrielle qui aurait du sens. Le président de la République aime invoquer la « méthode Notre-Dame » : lorsque la cathédrale a brûlé, les procédures furent simplifiées, les responsabilités clarifiées, les meilleurs artisans mobilisés. Un chef. Un calendrier. Un objectif.
Pourquoi cette méthode resterait-elle réservée à Notre-Dame ? Ou limitée à 150 projets désignés par le Président dans les salons de l’Élysée ? Pourquoi ne pas l'appliquer à la protection des forêts, aux infrastructures hydrauliques, à la sécurité civile ou à la réindustrialisation du pays ? Notre problème n'est pas seulement administratif. Il est aussi politique.
À force de financer toujours davantage de dispositifs, d'agences, de structures ou de politiques dont l'efficacité est parfois discutée, nous oublions l'essentiel. Une nation doit d'abord financer ce qui la protège.
L’État subventionne la réparation des grille-pain et la reprise des chaussettes usagées. Il finance à grands frais des énergies renouvelables dont nous n’avons pas besoin. Mais il n’entretient pas les Canadair dont nous avons besoin ! Sur 14, 9 sont cloués au sol, faute de pièces détachées ! L'État doit arrêter de se mêler de tout. Il ne peut pas tout faire. Il doit donc commencer par faire ce qu'il est seul à pouvoir faire ! Pour le reste, le principe de subsidiarité5 devrait redevenir une règle de gouvernement. Une mission. Un chef. Un responsable.
Les SDIS6 sont principalement financés par les départements et les communes, tandis que les opérations relèvent de l'autorité du préfet. Cette organisation fonctionne grâce au professionnalisme remarquable des femmes et des hommes du terrain. Mais elle entretient aussi une dilution des responsabilités dont notre administration est devenue spécialiste.
À vouloir tout contrôler, on ne sait plus protéger
À force de vouloir tout contrôler, nous avons fini par ne plus savoir protéger. Nous discutons pendant des années de l'impact d'une piste DFCI, d'un débroussaillement ou d'une retenue d'eau. Puis, en quelques heures, des milliers d'hectares disparaissent. La pire catastrophe écologique n'est pas une piste forestière. C'est une forêt qui brûle.
Alexis de Tocqueville7 nous rappelait que les institutions sont faites pour servir les hommes et non pour les gouverner malgré eux. Karl Marx8 mettait en garde contre une bureaucratie qui deviendrait « un cercle dont personne ne peut sortir ». Deux siècles plus tard, notre défi est simple : donner raison à Tocqueville et tort à Marx. Faire confiance à ceux qui savent plutôt qu'à ceux qui croient savoir. Aux forestiers plutôt qu'aux idéologues. Aux ingénieurs plutôt qu'aux militants. Aux élus locaux plutôt qu'aux procédures.
Une civilisation se juge moins au nombre de ses règlements qu'à sa capacité à protéger ce qui compte. Une forêt. Une cathédrale. Des vies humaines. L'État ne retrouvera son autorité ni par une circulaire supplémentaire, ni par une loi, ni par une conférence de presse de plus. Il la retrouvera lorsqu'il assumera de nouveau les missions pour lesquelles il existe. Protéger avant de réglementer.
1. Sénat, Rapport d'information n° 35 (2022-2023) fait au nom de la commission de l'aménagement du territoire et du développement durable sur les feux de forêt et de végétation, octobre 2022. Le rapport préconise notamment le renforcement de la prévention, des pistes DFCI, du maillage des points d'eau et de la gestion active des massifs forestiers.
2. Fransylva, Les 5 pistes de Fransylva pour lutter contre les feux de forêt, juillet 2022 ; Incendies : équiper les 37 millions de véhicules français d'un extincteur, communiqué de presse, juillet 2023.
3. Le nombre de Canadair effectivement disponibles varie selon les périodes de maintenance. Plusieurs articles de presse ont souligné, durant l'été 2026, les difficultés de disponibilité d'une partie de la flotte, relançant un débat déjà apparu lors des grands incendies de 2022.
4. Gabriel de La Landelle (1812-1886) est l'auteur qui popularisa le terme « aviation » (Aviation ou Navigation aérienne, 1863). Clément Ader réalisa les premiers essais d'avion motorisé en France à la fin du XIXᵉ siècle. Paul Cornu effectua en 1907 le premier vol libre d'un hélicoptère.
5. La loi n° 2023-580 du 10 juillet 2023 visant à renforcer la prévention et la lutte contre l'intensification et l'extension du risque incendie a renforcé les obligations légales de débroussaillement (OLD) et les obligations d'information lors des ventes immobilières situées dans les zones concernées.
6. Les services départementaux d'incendie et de secours (SDIS) sont financés principalement par les conseils départementaux et les communes ou intercommunalités, tandis que la direction des opérations de secours relève du préfet, représentant de l'État (Code général des collectivités territoriales, art. L.1424-1 et suivants ; Code de la sécurité intérieure).
7. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840, notamment les développements consacrés à la centralisation administrative et aux libertés locales.
8. Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843 : « La bureaucratie est un cercle dont personne ne peut sortir. »
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28 commentaires
A vouloir tout contrôler on ne sait plus protéger très juste.
la forêt française brûle, mais c’est à l’Afrique – qui nous met dehors un peu plus chaque jour – que le gouvernement nommé par M.Macron alloue des crédits pour s’équiper sérieusement contre les incendies.
Est-il permis de penser à inverser les choses, et , comme le disait dès 1965 Jean-Louis Tixier-Vignancourt , de préférer enfin « la Corrèze avant le Zambèze » ?
Macron déclare fièrement « on ne lache rien » . Par contre lui le donneur de leçons en tout genre a lâché le pays depuis deux décennies. Sans autre commentaire.
Le président de la coordination rurale demande plus de réserve d’eau et d’entretien des forêts
La parole est d’argent, mais le silence est d’or. Si seulement ils voulaient se taire au lieu de sortir des âneries, année après année. Plus personne ne les croit. Macron a réussi à supprimer les normes administratives pour Notre Dame, mais pour le reste il faut un bon de commande pour que les pompiers puissent manger. Si les écolos n’étaient pas là, nos forêts ne brûleraient peut être pas aussi vite.