Sommet d’Ankara : à quoi sert l’OTAN aujourd’hui ?
Facteur fondamental de la domination américaine en Europe, l’OTAN sert-elle encore aujourd’hui à quelque chose, sinon à matérialiser une présence militaire et politique américaine bien réelle ? Une question qui se pose alors que cette semaine, les 6 et 7 juillet, va se dérouler à Ankara le sommet de l'OTAN.
L’héritage imposé de la guerre froide
En 1947, suite au traité de Dunkerque, la France et le Royaume-Uni avaient tenté d’unir leurs forces à celles plus modestes du Benelux (Belgique, Pays-Bas et Luxembourg1) dans le cadre d’une Union de l’Europe occidentale naissante et initialement dressée contre un revanchisme allemand qui avait été la cause du deuxième conflit mondial. L’Allemagne était alors encore divisée en quatre zones d’occupation (dont deux européennes, la britannique et la française, mais avec toutefois une présence militaire belge2 et néerlandaise3 réalisée en territoire allemand). Les deux principales zones d’occupation étaient l’américaine à l’ouest et la soviétique à l’est. Toutefois, cette alliance qui devait plus tard s’élargir4 vit, à partir de 1949, sous l’impulsion de Churchill et de l’administration américaine finissante du président Truman, la création de l’Alliance atlantique sous la direction américaine, englobant à la fois l’Europe occidentale hors orbite soviétique et les pays du nord de l’Amérique. Cette alliance nécessitée par la menace soviétique après le coup de Prague de février 1948, où la Tchécoslovaquie qui devait choisir un gouvernement au terme d’élections démocratiques fut l’objet d’un coup d’État communiste soutenu par l’armée soviétique.
En 1955, deux ans après la mort de Staline, apparut, contre l’Alliance atlantique, le pacte de Varsovie. Ces deux alliances se firent face de 1955 à 1990, et seule subsista l’OTAN qui élargit ses zones d’action à l’Afghanistan lors de sa prise de commandement de la FIAS5 en août 2003. Ainsi, depuis lors, l’Alliance atlantique conserva ses missions politiques et militaires d’intégration de nombreuses armées européennes et occidentales, au sens large (australienne, néo-zélandaise et japonaise, par exemple), qui furent engagées dans ce cadre hors du territoire européen. L’intégration des ex-armées du Pacte de Varsovie à l’Alliance atlantique à partir de 2004 étendit encore jusqu’aux frontières russes et biélorusses la zone d’engagement de cette alliance. De 1990 à 2014, rien ne justifiait toutefois l’existence de cette alliance, face à une Russie et une Ukraine qui en étaient toutes deux des membres associés6, ainsi que la totalité des anciennes républiques de l’Union soviétique.
Le seul membre de l’Union européenne qui n’est pas éligible au Partenariat pour la Paix (PPP), et donc indirectement à l’OTAN, est la République de Chypre, dont la partie nord de son territoire, il y a maintenant 52 ans à l’été 1974, a été envahie par les forces militaires de la Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952. Chypre, après de nombreux débats internes, notamment en 2011, a préféré laisser ses domaines de la diplomatie et de la défense au sein de l’Union européenne plutôt que d’adhérer à une alliance où se trouvait également son ennemi occupant une partie de son territoire. De même, la Roumanie, la Grèce, l’Espagne et la Slovaquie se sont-elles opposés à l’entrée du Kosovo au sein du PPP de l’OTAN.
L’OTAN, un outil de la domination américaine en Europe
Alors que de 1990 à 2014, mis à part la guerre de Bosnie de 1992 à 1996, l’Europe n'avait à craindre aucune invasion russe, l’OTAN ne s’est maintenue en Europe que pour y pérenniser une présence américaine qui permettait aux États-Unis d’étendre une domination militaire et économique aux anciens pays de l’aire soviétique. Il est vrai que l’apport du soutien économique de l’Union européenne qui accompagnait l’adhésion à l’UE de ces pays leur fit comprendre que pour être plus riches, il fallait donc appartenir à cette Europe marchande, mais que pour les affaires de défense, il était plus sage d’adhérer à l’OTAN de manière à avoir simultanément une garantie de sécurité en cas d’attaque de la Russie, par exemple.
Depuis 2022, les pays scandinaves originellement neutres (Suède et Finlande), à la différence de l’Autriche qui a préféré conserver sa neutralité à l’égard des Américains et des Russes, ont également adhéré à l’Alliance atlantique de manière à dissuader la Russie de les attaquer. Cet état de fait continue à paralyser l’existence militaire des Européens qui persistent à confier aux Américains, à l’exception de la France, la responsabilité de leur défense contre l’ogre russe. On peut donc considérer que tant qu’il y aura une guerre en Ukraine, la présence américaine en Europe aura de beaux jours7 devant elle.
Alors, qu’attendre du sommet d’Ankara ?
Comme à La Haye, l’année dernière, le « racketteur en chef » Donald Trump demandera à ses « alliés » européens de dépenser plus d’argent8 pour leur sécurité, sous la menace de les laisser seuls face à l’ours russe dont certains services de renseignement occidentaux, néerlandais et allemand notamment, prédisent qu’il attaquera un membre de l’UE, probablement une république balte, d’ici cinq ans. Tout cela est sans doute concerté, car s’il est vrai que la Russie fait peur aux « marchands européens », elle est néanmoins très occupée par le conflit qu’elle a engagé en Ukraine et on imagine mal qu’elle puisse passer à une logique d’escalade « horizontale » (c’est-à-dire d’attaquer un autre pays en vue de disperser la réaction de l’adversaire) dans la mesure où tous ses efforts sont actuellement concentrés sur le Donbass.
On pourrait donc rêver de voir à Ankara le Président Macron, très lointain héritier présomptif ès qualités du général de Gaulle, prendre la tête d’une fronde contre son homologue américain et appeler les membres de l’UE à se débarrasser des chaînes de la sujétion, mais ce serait sans compter sur l’action du président turc, dictée par ses intérêts, qui maintiendra les « enfants européens » dans une obéissance docile et convenue à l’égard de leur « Daddy9 ». Sans sursaut politique des Européens, l’OTAN ne servira donc à rien d’autre qu’à maintenir sur ce continent une domination militaire et politique sans limite de la part d’alliés qui sont aussi et surtout nos suzerains. En outre, les stratèges et stratégistes européens, fiers de leur culture antérieure, devront savoir se départir de ce que le général Poirier, l’un des penseurs de notre doctrine de dissuasion, appelait lui-même « le syndrome de Polybe10 ».
Notes
1 Le futur grand-duc Jean avait participé aux combats de Caen à l’été 1944 en tant que capitaine des Irish Guards.
2 Trois brigades belges, dont la fameuse brigade Piron, ont occupé l’Allemagne de 1945 à 1952 (région ouest de Cologne) puis ont été intégrées dans le commandement de la zone britannique jusqu’en 2005.
3 Voir le plan Bakker-Shut qui prévoyait l’occupation un moment réalisée par des forces armées royales néerlandaises de territoires du Reich en partie néerlandophones en Basse-Saxe et en Westphalie-du-Nord. Des unités néerlandaises ont même occupé de manière assez dure certains de ces territoires de 1949 à 1963.
4 Lors de la signature du traité de Bruxelles en 1954.
5 Force internationale d’assistance et de sécurité.
6 Dans le cadre du Partenariat pour la Paix.
7 Et ce, en dépit des discours du président Trump concernant une diminution significative des effectifs militaires américains en Europe.
8 En faveur de l’industrie de l’armement américaine.
9 Expression employée l’année dernière par le secrétaire général de l’OTAN à l’égard de Donald Trump pour caractériser les liens des chefs d’État et de gouvernement européens à l’égard de ce dernier.
10 Le général Poirier critiquait ainsi la « fascination des pays européens pour la puissance impériale américaine » in Matthieu Chillaud, Le général Lucien Poirier et la stratégie, Hautes études stratégiques, Paris, mai 2023. Polybe était un historien grec du deuxième siècle avant notre ère qui, après avoir combattu les Romains, les a portés aux nues dans ses Histoires.
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20 commentaires
» On peut donc considérer que tant qu’il y aura une guerre en Ukraine, la présence américaine en Europe aura de beaux jours devant elle. » On peut donc considérer que la guerre en Ukraine est un des piliers de la présence américaine en Europe (doctrine Brzeziński).
Synthèse factuellement exacte, et plutôt complète, mais je ne vois pas sur quoi elle débouche. D’autant que Macron sera éjecté en 2027, et que Trump risque de perdre les Midterms en novembre. Le sommet de l’Otan ne sera intéressant que dans la façon dont les Etats-membres se prononceront sur la continuation du soutien à l’Ukraine face à l’agresseur russe, et sur les modalités d’un appel au cessez-le-feu… dont Poutine ne veut absolument pas (et non les Ukrainiens, au fond, non plus puisqu’ils sont actuellement en position de force dans les airs… au-dessus des territoires russes jusqu’à l’Oural en général, et criméens en particulier). Sinon, o.k., Erdogan n’est pas notre ami, c’est même un ennemi avéré : la Turquie de Mustafa Kemal et Ismet Inönü n’était pas celle de l’actuel sultan d’Ankara, nostalgique – et se rêvant restaurateur – de l’empire ottoman…
Tous ces gens vont aller à Ankara et ne diront pas un mot sur Chypre !
Ankara n’est pas en Europe et il faudrait arrêter de s’intéresser à la turquie du dictateur islamisé qu’est erdogan.
Voilà, monsieur « l’expert géopolitique et militaire », un bien affligeant plaidoyer pour promouvoir Macron comme hérault d’une OTAN européenne, pour ne pas dire une armée européenne, en capacité d’imposer à la France l’obligation de se battre contre qui vous appelez « l’ogre russe », dans les pays baltes pour commencer. Exaltante perspective géopolitique pour la France qui, selon vous donc, n’aurait d’autres voies pour contribuer à l’harmonie sur notre continent. Pas vraiment gaulliste…
En fait, votre vision de la géopolitique n’est autre que celle d’une OTAN débarrassée des velléités US, mais gardant les mêmes objectifs, tout en protégeant toujours de fait les intérêts US. Objectivement vous êtes sur la ligne de Trump : que les européens assument et financent les guerres et les morts que les américains leurs rétrocèdent.
L’histoire, facétieuse, la Grèce, colonise Rome et est colonisée par elle, l’Angleterre colonise l’Amérique et devient dépendante d’elle. L’Amérique nucléarise le Japon, et, comme l’Allemagne vaincue, devient leur meilleur allié. L’Europe est une farce, farcie au faux couple franco-allemand. Je ne pose qu’une question, légitimement trumpienne : quel pays d’Europe se mobiliserait pour sauver un Washington assiegé ?
Bien dit!
Pourrait-on ajouter à votre excellente et inaccoutumée remarque: quel pays européen se mobiliserait pour sauver Paris?
Si, après Poutine, la Russie devient enfin démocratique et pacifique, plus besoin de l’Otan, de la Turquie etc. Et si Trump arrive à casser la mondialisation plus besoin de l’UE actuelle
Faux. Relisez la doctrine Brzeziński, qui guide la politiqué étrangère américaine depuis Carter et qui peut se résumer ainsi : Tout faire (absolument tout) pour éviter un rapprochement entre Europe et Russie.
Je ne vois pas l’interêt de la Russie à s’en prendre à l’Europe !
Vérité de base, soigneusement édulcorée par le système. Par contre l’obsession de Bruxelles est d’amener la Russie à devenir notre ennemie, de la pousser à la faute, à coup de sanctions, d’agressions, de propagande, ce qui n’est n’est manifestement pas dans les intentions de Poutine: l’impérialisme n’est évidemment pas là où le système voudrait que le bon peuple le situe, mais « chez nous », pardon dans « notre » Europe!
TRUMP ne veut plus cracher au bassinet de l’OTAN, vu que les autres pays ne jouent pas le jeux, et qu’URSALA veut être la chef de guerre de l’armée européenne, MACRON est son vassal,
Alors il faudra que l’Europe fabrique son armement et que les européens achètent européen
Il n’y a qu’un seul candidat à l’élection présidentielle qui soit pour sortir de l’OTAN…C’est Mélenchon. C’est le seul. Il a raison. Il dit aussi qu’il faudra parler de sécurité avec la Russie et la Chine. Bien évidemment. C’est malheureux qu’il faille en arriver à constater que la seule proposition sérieuse et souveraine vient de LFI. C’est dire comment le reste de l’échiquier politique (PS, écolos, extrême centre, droite) est hors sol. Ils n’ont aucune perspective pour l’avenir de la France ; ils laissent l’UE nous démolir. Quant à tous les droitards qui vont me dire que ce sont de méchantes dictatures alors qu’ils commencent à ne plus acheter chinois et qu’ils regardent chez eux, les mesures et méthodes totalitaires de notre très chère UE et de ceux qui s’en réclament.
Aucune confiance en Mélenchon
Permettez moi de compléter votre texte. Les partisans les plus fermes pour la sortie de l’Europe, l’euro et l’OTAN me paraissent plutôt être l’UPR de François Asselineau, « les Patriotes » de Philippot et DLF de Dupont-Aignan, certes des groupuscules qui, de plus semble t’il, tiennent à le rester, manifestement pour des questions d’ego: quand la gloriole personnelle l’emporte sur l’intérêt du pays, y compris dans les mouvements patriotiques ….
L’OTAN, c’est la guerre pour des intérets qui ne nous concernent pas ! Créons une alliance militaire strictement européenne et laissons la liberté de circulation dans le détroit du bosphore !
C’est un beau rêve..impossible.. .l’allemagne est bien trop egemonique..une » europe militaire » c’est confier les clefs du nucléaire aux schpountz,en contrepartie..de rien..
l’OTAN est un vaste cirque qui n’a de valeur que le nom. A la moindre crise, le château de carte OTAN tombera.