De Gaulle vient de démissionner. Qui pour lui succéder ? Divisée, la gauche est incapable de se qualifier pour le second tour de la présidentielle, qui opposera le centriste Alain Poher à Georges Pompidou. Une première !

5,01 %. C’était, jusqu’à la prestation d’Anne Hidalgo en avril, le plus mauvais score d’un candidat socialiste à l’élection présidentielle : celui de Gaston Defferre, le 1er juin 1969. Jacques Duclos, le communiste, a fait beaucoup mieux : 21,27 %. Mais lui non plus ne parvient pas à se qualifier : la gauche est éliminée dès le premier tour de la présidentielle, pour la première fois depuis l’avènement de la Ve République. Ce ne sera pas la dernière.

Pourtant, ni Defferre ni Duclos ne manquent d’atouts. Ancien résistant, député des Bouches-du-Rhône, le maire de Marseille peut faire preuve de panache. L’année précédente, il s’est battu en duel avec un député gaulliste, René Ribière, qui réclamait réparation d’une insulte. Ribière a choisi l’épée. Defferre le touche deux fois, le combat est arrêté. C’est, à notre connaissance, le dernier duel de l’Histoire de France, le 21 avril 1967.

Mais le panache ne suffit pas, en politique. Bien que méridional, Defferre n’est pas un orateur. « La foule l'agace et il le montre, écrit le journaliste Pierre Viansson-Ponté, il est le contraire d'un tribun et quand il prend la parole, il réussit en quelques minutes à décourager ses plus chauds partisans, à faire tomber l'enthousiasme, à transformer un auditoire chaleureux et remuant qui l'acclame en une assemblée froide et silencieuse qui subit plus qu'elle ne les écoute ses propos secs et distants. » JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber), le patron de L’Express, l’a convaincu de faire campagne avec Pierre Mendès France. Les deux hommes forment un « ticket », à l’américaine. Mais leurs prestations télévisées suintent l’ennui et la morosité. Alors que certains sondages le créditaient, en début de campagne, de 17 % d’intentions de vote, Defferre se délite et s’effondre.

Duclos, au contraire, ne cesse de marquer des points. Moins d’un an après la répression du Printemps de Prague par l’URSS, les communistes - qui ont approuvé, l’année précédente, cette répression - veulent offrir aux Français un visage affable et même truculent. Duclos a l’accent rocailleux et le sens de la formule. Il s’emploie à rassurer les électeurs. Bien implanté localement, le parti peut compter sur ses militants. Il n’a plus tout à fait l’audience qu’il avait après-guerre mais son socle est encore solide : Duclos séduira plus d’un électeur sur cinq.
Au-delà des qualités et défauts de ses représentants, la gauche - dont se réclament aussi Michel Rocard et Alain Krivine - souffrira surtout de ses divisions. En 1965, le PCF s’était rallié à la candidature de François Mitterrand, qui avait mis de Gaulle en ballottage. Cette fois, les communistes refusent de se ranger derrière Gaston Defferre parce qu’il gouverne Marseille avec des formations du centre. Mais Defferre ne peut pas compter sur l’électorat centriste au niveau national. Car un homme que personne n’attendait va lui disputer ce « segment » politique : Alain Poher.

Le président du Sénat est devenu président de la République par intérim le 27 avril 1969. Le général de Gaulle a démissionné après l’échec du sur la régionalisation - une réforme que Poher a combattue avec virulence car elle diminuait considérablement les pouvoirs du Sénat. Les Français le connaissent peu et lui-même ne pense pas vraiment à briguer la magistrature suprême, mais son installation à l’Élysée accroît sa notoriété et le transforme en candidat naturel. Les sondages lui promettent rapidement 30 % des suffrages et bon nombre de centristes, voulant rompre avec le gaullisme, le pressent de se présenter. Il ne le fera qu’à la veille de la clôture du dépôt des candidatures, le 12 mai à 17 heures, par la voix de son porte-parole : « M. Alain Poher accepte d’être candidat à l’élection présidentielle. Il place sa candidature sous le signe de l’union et de la réconciliation. »
Mais qui aurait pu battre Georges Pompidou, cette année-là ? Au lendemain de Mai 1968, l’ancien Premier ministre apparaît à la fois comme l’héritier du gaullisme et comme l’artisan de sa réforme. Son slogan résume tout entier son programme : « Le changement dans la continuité. » Soucieux de la puissance industrielle de la France, Pompidou veille à ce que l’État n’étouffe pas l’initiative individuelle : « Arrêtez donc d'emmerder les Français !, lance-t-il, un jour, à Jacques Chirac qui lui apporte à signer un monceau de décrets. Il y a trop de lois, trop de textes, trop de règlements dans ce pays ! On en crève ! Laissez-les vivre un peu et vous verrez que tout ira mieux ! » Sous sa présidence, la production industrielle de la France augmentera de 45 % et le revenu moyen des Français de 20 %. En moins de cinq ans !

Le 1er juin, Pompidou devance Poher de 21 points. Le 15, il l'emporte par 58,21 % des suffrages exprimés. Entre les deux, le PCF a refusé de choisir. Pour Duclos, « c’est bonnet blanc et blanc bonnet ! » Un homme tirera les leçons du revers de la gauche. En s’alliant sans états d’âme aux communistes, François Mitterrand forgera l’Union de la gauche sous l’égide du Parti socialiste rénové à Épinay.

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11 août 2022

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3 commentaires

  1. Ouais! Pompidou a fait entrer les immigrés maghrébins depuis 1963 sur injonction du CNPF bailleur de fonds électoral. Les harkis étaient parqués sous la vindicte du Pcf cgt.

  2. « Anglophone mais éprise de la langue française, je suis chagrinée à chaque fois que j’entends ou que je lis « plus mauvais » à la place de « pire ». C’est Rhinocéros d’Ionesco !
    Si tout le monde s’accorde que « plus bon » n’existe pas, loin s’en faut pour l’autre atrocité. Pourquoi ? À force de répétition notamment par de pseudo savants. C’est triste. C’est laid. Il faut le dire ! Il faut se corriger.
    Merci, JD »

    1. Francophone, mais imprégnée par la langue anglaise, j´apprecie votre commentaire. Mais, que dire des « moins pire passés dans le langage courant, ou des « incessamment sous peu » etc…? La langue se transforme, les règles ne comptent plus, les atrocités se multiplient, comme pour « la covid » décrété par l´académie française, et non sans raison, mais refusé par quasiment tout le monde qui ne sait même pas ce que contient ce presque acronyme constitué à partir d´ un seul mot purement anglais, donc c´est du franglais, si souvent décrié par les soi-disant puristes de la langue. On ne peut pas lutter.. Nous n´avons pas fini d´avoir les oreilles écorchées.

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