Editoriaux - Société - 26 juin 2019

PMA sans père et filiation : la quadrature du cercle vicieux ?

Chez Agnès Buzyn, s’épanchant dans le JDD, il y a l’effet d’annonce : « Il faut lever le voile sur la filiation. » Il suggérerait que les origines cachées aux enfants nés de procréation médicalement assistée avec tiers donneurs ne le seront plus. Et puis, il faut bien l’avouer, du rétro-pédalage dans le couscous dès qu’on en vient aux modalités pratiques.

Le retour d’expérience est lisible. Assez d’enfants sont nés de PMA avec tiers donneur depuis que cette technique est pratiquée en France. Malgré l’amour sincère et les soins diligents portés par les parents, y compris celui n’ayant pu fournir ses gamètes, ils sont nombreux, ceux qui souffrent de ne pas connaître leur origine. Ceux qui ne peuvent pas chercher dans les vieux albums de photos des traits qu’ils ne retrouvent pas ailleurs. Ceux qui ignorent tout des antécédents médicaux de la moitié de leurs ascendants. Ceux qui empruntent à une famille des pans d’histoire familiale quand leurs cousins en héritent naturellement. Nier cette souffrance et ne rien faire serait une faute politique.

Mais il y a cette autre contrainte de l’anonymat du don. Il est déjà bien menacé par le séquençage de l’ADN, comme en témoigne l’histoire d’Arthur Kermalvezen, et l’État français aura beau interdire les tests d’ADN en France, des officines étrangères y pourvoiront. Alors, au ministère de la Santé, on tâtonne, on imagine qu’un dossier d’informations dont le contenu est en cours de discussion avec le Conseil d’État serait remis à la majorité, et que si le donneur l’accepte, son identité pourrait être dévoilée. Attendons de voir le résultat, mais il est très probable que ce bricolage souffre de deux vices rédhibitoires : un père ne se réduit pas à un dossier, même bien ficelé et très complet, et c’est bien avant la majorité qu’un enfant est dans une phase de questionnement où il peut souffrir de cette absence du père.

En outre, si cet anonymat n’est plus protégé par la loi, ou si trop d’informations sont demandées, de combien les collectes de gamètes réalisées en France diminueront-elles ? Dès lors, la France aura-t-elle la tentation d’acquérir ces gamètes à l’étranger et, ainsi, abandonner le principe de l’indisponibilité du corps humain ? Ou gérera-t-elle la rareté en diminuant le nombre des tentatives, en rallongeant les délais, en multipliant le nombre de naissances par donneurs ?

Tout compte fait, les effets d’annonce ministériels qui parlent de filiation établie par reconnaissance anténatale ne masquent pas cet imbroglio de concilier l’accès aux origine et la « libéralisation » de l’accès à la PMA…

Et puis, lundi matin, Sylviane Agacinski était l’invitée de Léa Salamé. Manifestement, les forces en présence étaient déséquilibrées, puisque Léa Salamé a ingénument osé dire : « Vous répondez sur l’enfant et non pas sur la femme. » Aveu implicite d’un progressisme fou qui instrumentalise les enfants, mais avec une parfaite bonne conscience, puisque c’est pour combler des désirs de femmes !

La philosophe y évoquait beaucoup trop brièvement ses réticences à voir la bioéthique perdre tous ses repères, l’homme passer d’être engendré à être fabriqué, la substitution de la volonté au rapport personnel et charnel dans la filiation, l’emprise du marché sur les corps, sa (récente) lucidité sur l’inéluctable suite à la PMA que serait la GPA, son constat de l’impossibilité du débat (sans même envisager qu’il puisse être apaisé) et qui concluait par un aphorisme lapidaire et saisissant (encore un) : « On peut avoir droit à quelque chose, pas à quelqu’un. » Merci, Madame.

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