Philippe de Villiers : “Depuis 70 ans, toute la construction européenne est conspirationniste”

À l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu,
Philippe de Villiers a accordé un entretien à Boulevard Voltaire.

Il revient sur son enquête minutieuse, révélant le “grand mensonge” à l’origine de la construction européenne.

“J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu”, cette phrase est de l’ancien ministre Couve de Murville. Ce livre que vous publiez avec une centaine de documents et fac-similés concerne la construction européenne. Il démonte le mythe construit autour du projet européen. Pourquoi avoir écrit ce livre à trois mois des élections européennes ?

C’est une coïncidence, mais également une opportunité de fait. Cela offre l’occasion à chacun de réfléchir à l’avenir de la France et de l’Europe. En réalité, j’ai découvert dans les archives, certaines connues, certaines inédites, que le gène déconstructeur qui mine et fragmente l’Europe aujourd’hui, et qui la met au bord de l’abîme, était déjà dans l’ADN du corps d’intention des pères fondateurs.
Quand on parle de ‘’ l’Europe puissance’’, c’est un mensonge. Et ce n’est pas un mensonge seulement pour aujourd’hui, c’est un mensonge initial, inaugural.
Une phrase m’a beaucoup marqué. Il s’agit de la phrase de conclusion du discours inaugural de Monnet. C’est la seule phrase qui est de lui. Le reste a été écrit sous la dictée des Américains par une entreprise académique payée par les Américains. Cette phrase est vraiment de lui, c’est sa devise. Il dit : « Ai-je bien fait comprendre que la communauté européenne que nous créons n’a pas sa fin en elle-même, mais qu’elle n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain ?»
En fait, Monnet et Schuman travaillent au service des intérêts américains. Ils reçoivent de l’argent secret qui vient des milieux de la CIA (fondation Ford, comité pour l’Europe unie, etc). Mais il y a une contrepartie, mener des opérations d’influence au service des intérêts américains.
Que veulent les Américains ? Une Europe puissance ? Pas du tout ! Ils veulent une Europe génétiquement impuissante. Ils veulent une ‘’commission exécutive’’. L’expression est de Dean Acheson, secrétaire d’État du président Truman (1949–1953). Ils l’ont eu. Un pouvoir désincarné et dépolitisé qui échappe à tout contrôle démocratique et où les lobbys sont partie prenante. C’est exactement l’Europe d’aujourd’hui. C’est l’Europe qui nous épuise, qui nous détruit et qui s’éloigne des peuples.
Monnet et Schuman n’avaient cependant pas compris à l’époque que le mur de Maastricht, le mur du mensonge, allait tomber comme le mur de Berlin est tombé. Pourquoi va-t-il tomber ? Parce que l’Europe islamisée n’est pas du goût de l’Europe de l’Est, de l’Europe de Visegrad. Pour avoir rencontré Victor Orban, je peux vous dire qu’il est ferme là-dessus. Lui et d’autres, ses voisins polonais, par exemple, considèrent que Macron et les autres veulent concéder des aménagements à l’islam, précisément parce que l’islam est chez eux. Or, eux sont dans la situation qui précède et essaient d’éviter ce qui nous arrive. C’est pourquoi il y a deux Europe face-à-face, et une fracture entre deux Europe.
Mais quand je parle de fracture, cela va plus loin. Cela concerne les peuples, y compris le peuple français. Pourquoi ? Le rêve des élites post-nationales, de la fusion des nations, s’est désintégré dans le cœur des peuples, parce qu’il s’est brisé sur le réel, parce qu’il était tramé dans un tissu de mensonges, la prospérité, la sécurité, la protection, la puissance. Les gens ont vu que ce n’était pas le résultat de cette Europe. En remontant à la source, il est facile de voir quel est le filigrane.
La mission des pères fondateurs, comme on les appelle, était non pas de faire une Europe puissance qui fasse concurrence à l’Amérique ou à l’Union soviétique. Au contraire, il s’agissait de faire ouvrir un marché annexe pour écouler les surcapacités productives des entreprises américaines, avec une commission exécutive, et surtout d’intégrer des états européens démantelés à un seul ensemble géopolitique américano centré.

Emmanuel Macron veut séparer l’Europe en deux blocs, l’Europe populiste et l’Europe progressiste. La polarisation du débat politique européen n’est-elle pas la prémisse de la fin de cette Union européenne ?

Je pense que l’Union européenne d’aujourd’hui n’est pas l’Europe. Si on veut sauver l’Europe, il ne faut pas le faire avec l’Union européenne.
Les Anglais vont partir, c’est donc un précédent historiquement redoutable, un permis de sortir.
Ensuite, la personne qui va succéder à Angela Merkel veut un siège au Conseil de sécurité de l’ONU et le rapatriement de l’assemblée de Strasbourg à Bruxelles. On voit bien que c’est fini la rigolade. Dans le couple franco-allemand, c’est l’Allemagne qui porte le pantalon.
Enfin, le groupe de Visegrad, l’Italie et l’Autriche sont des pays qui ne veulent pas d’une Europe multiculturelle, c’est-à-dire multidéculturée.

Le président de Sud-Radio, Didier Maïsto, disait dans un tweet, en parlant de votre livre: dans ” l’Ancien Monde”, quand un journaliste ne comprenait pas ce que développait son interlocuteur, il disait : « pouvez-vous nous expliquer s’il vous plaît, ça a l’air intéressant ». Dans le « Nouveau Monde », il préfère lâcher, l’air supérieur : ”complotiste !”. Avez-vous la sensation que c’est la façon avec laquelle votre livre est accueilli ?

Sur le complotisme, je vais être très clair. Premièrement, le complotisme se nourrit de rumeurs, de fantasmes et de théories. Ce que j’avance est soutenu par des preuves, des faits et des documents. Ce n’est pas du complotisme, c’est même la réponse au complotisme.
Mais je vais plus loin. J’ai découvert, et les lecteurs le découvriront dans mon livre, que toute la construction européenne depuis 70 ans est conspirationniste.
Je donne trois exemples. Premièrement, la Ford connexion. Elle travaillait dans le secret autour de Monnet, la team Monnet. Et ce n’est pas n’importe qui, John Foster Dulles, Bedell Smith, le général Donovan. C’est la CIA, le secret. On dit : ‘’ on savait’’. Moi, je ne savais pas.
Ensuite, il y a la rue de Martignac où un lawyer, George Ball, futur sous-secrétaire d’État de Kennedy, était sous un escalier. Il raconte ça dans ses mémoires. Il fallait le cacher pour qu’on ne sache pas. Les Américains étaient là. C’est eux qui rédigeaient les statuts de la CECA. Une histoire complètement dingue ! Dans ses mémoires, Pierre Ory disait, en se vantant un peu, qu’ils étaient un commando de conjurés. Pierre Ory est un homme d’Uriage, ceux qui ont permis de fournir à Monnet la panoplie sémantique de Vichy, le marché commun, la communauté européenne… Il voulait dire par là qu’il fallait surtout éviter, dans leurs relations avec les États-Unis, de passer par le Quai d’Orsay qui était le garant de la souveraineté nationale.
Troisièmement, la méthode Monnet. Elle vient des États-Unis, c’est le spear oval effect, l’effet de débordement, le fonctionnalisme. C’est l’idée de créer une institution technique et de la doter de pouvoirs politiques en faisant sauter la barrière sémantique entre l’économique et le politique. C’est typiquement américain. Cette méthode Monnet était fondée, je cite, « sur l’opacité », c’est à dire marcher très lentement pour que les peuples ne voient rien. C’est ça la méthode Monnet, la méthode des petits pas. On ne dessaoule pas un ivrogne avec un verre de lait. Cette méthode qui a été utilisée pour la CECA, EURATOM, a parfois marché et parfois non, parce qu’il arrive que les peuples s’aperçoivent des choses, comme pour 2005. C’est une méthode conspirationniste.
Depuis 70 ans, la construction européenne est ontologiquement conspirationniste.

On vous a accusé d’enfoncer des portes ouvertes. Pourtant vous-même disiez qu’il y a des choses que vous ignoriez. Qu’en est-il exactement ?

En réponse à mon livre, la presse française et les milieux bruxellois disent : « on savait déjà ». Moi, je ne savais pas et mes lecteurs non plus a priori, sinon le livre ne décollerait pas comme il décolle. Je ne savais pas. Je ne savais pas que Schuman avait porté l’uniforme allemand en 14, qu’il avait soutenu les accords de Locarno, qu’il avait soutenu les accords de Munich, qu’il avait voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, qu’il était devenu ministre du maréchal Pétain et qu’ensuite il avait passé la Seconde Guerre mondiale dans les monastères, comme Touvier après-guerre.
Je vais vous donner un exemple. Je suis tombé sur un document que vous pouvez retrouver dans mon livre, une lettre adressée à Jean Monnet d’une fondation américaine dans laquelle il est précisé qu’il est bénéficiaire d’un compte de 200 000 $ qui sera approvisionné régulièrement, pour financer des opérations d’influence et notamment entraver la marche indépendante de la France vers le nucléaire. Quand j’ai vu cette lettre, je suis allé regarder les mémoires de Jean Monnet. J’ai trouvé un comité d’action pour les États-Unis d’Europe, qui était sa petite association. Le récit est touchant. Il disait être avenue Foch, sans moyens, mais qu’il avait reçu des contributions bénévoles, grâce à tellement de bonne volonté et de ferveur populaire. ‘’On a fait comme on a pu, notre budget était clair et il n’y a jamais eu d’aides gouvernementales d’où qu’ellent viennent…’’, écrit-il.
Je suis ensuite allé voir le biographe, Éric Roussel, un monsieur très important, académicien. Il dit, de façon très touchante, qu’il était chez son beau-frère, qu’il avait un petit coin de l’appartement parce qu’il n’avait pas les moyens. Merveilleux, belle histoire… seulement, il ne parle pas de cet argent qu’il reçoit pendant 15 ans. Pourquoi ? Qu’est-ce qui les gêne ? Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui les journalistes de faire la vérité? Pourquoi sont-ils dans l’esprit de la fake news? La fake news peut aussi être un mensonge par omission.

On a bien compris que Walter Hallstein avait un passé nazi. On serait tenté de vous dire, et alors ? C’est le cas de 90 % des professeurs allemands de l’époque…

Il a fait partie de quatre organisations nazies dont deux étaient réservées à une élite très impliquée et très active. Quand il fait son discours de Rostock, appelant à une nouvelle Europe, devant des ministres nazis, il s’implique. Ça va beaucoup plus loin que l’Allemand moyen qui est entraîné dans la Wehrmacht ou les jeunesses hitlériennes. Il devient instructeur dans l’enseignement du nazisme, cela veut dire qu’il a été trié sur le volet. Mais ce n’est pas ça le plus intéressant.
Ensuite, il se fait capturer par les Américains à Cherbourg en 1944. Il est alors sélectionné par les Américains à partir d’un programme inventé par John Mc Lloyd, des programmes de renseignement, qu’on appelle le programme Tournesol, Sunflower en anglais. Il va être rééduqué, ou déradicalisé comme on dirait aujourd’hui, et envoyé pour devenir le négociateur allemand de la CECA, puis être l’architecte du traité de Rome. On a la trace de tout cela. C’est Georges Ball, l’ami de Jean Monnet, qui va voir Adenauer et qui lui explique qu’il a quelqu’un, un grand juriste, qui pourrait être un négociateur remarquable.
Cela veut dire que, hormis les Américains et lui-même, personne ne sait que le premier président de la Commission européenne a passé plusieurs mois de sa vie dans un camp de rééducation pour devenir un Allemand pro américain, un Allemand de l’avenir. Il y a ici quelque chose de gênant. Les trois pères fondateurs, dont le père encombrant Hallstein, sont complètement dans la main de l’Amérique.
La vérité historique est la suivante. Le département d’État américain a pris le prétexte de la Guerre froide pour dessiner et configurer une Europe à sa main, avec une commission exécutive, un marché annexe et un bloc géopolitique américano centré. C’est tout. C’est la seule chose que je dis, mais c’est énorme.
On court après l’Europe puissance, alors que c’est un mensonge. Ils ne veulent pas d’une Europe puissance. Les européistes veulent aujourd’hui une gouvernance acéphale et un marché planétaire de masse. C’est déjà ce que voulaient Monnet et Schuman. Ils avaient trois idées-forces en commun : les nations sont des survivances du passé, il faut faire sauter la frontière entre l’économique et le politique et enfin il faut aller vers un marché planétaire de masse et une gouvernance mondiale. Le programme est accompli…

On a bien compris que l’Union européenne a été construite au travers de l’argent et de la volonté des Américains. L’Europe peut-elle aujourd’hui s’émanciper de l’influence américaine et peser avec sa population face aux Chinois et aux Indiens, ce que la France seule aura du mal à faire avec ses 60 millions d’habitants ?

Il est évident que s’il n’y avait pas eu Jean Monnet, Schumann, Hallstein, et les autres, on aurait pu faire l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, c’est-à-dire une Europe continentale, une Europe des nations basées sur deux principes, la souveraineté et la coopération.
Votre question m’amène à vous dire que ce qu’on croit être le Nouveau Monde est déjà l’Ancien Monde. Macron appartient à l’Ancien Monde. Dans l’Ancien Monde, qu’ils appellent le Nouveau Monde, ils ont cru que c’était la fin de l’Histoire, la fin des idées, la fin des religions, la fin de la guerre, la mondialisation heureuse, le paradis terrestre, la fin de la politique…
Dans le Nouveau Monde, dans lequel nous sommes entrés, nous retrouvons l’idée de la frontière comme filtre pacificateur, l’idée de la souveraineté comme le droit à la continuité historique pour un peuple, et l’idée de la nation, famille de familles.

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