« Aujourd'hui, j'annonce que les États-Unis ciblent la principale artère de l'économie russe. Nous interdisons toutes les importations de pétrole, de et d'énergie russes. Cela signifie que le pétrole russe ne sera plus accepté dans les ports américains et que le peuple américain portera un autre coup puissant à la machine de guerre de Poutine ». C’était le 8 mars dernier. Cela faisait à peine deux semaines que la Russie avait franchi les frontières de l’Ukraine et, à ce moment-là, Joe Biden ne doutait pas.

Son annonce d’embargo, qui n’allait pas manquer d’entraîner une hausse des cours, supposait la mise en place d’une stratégie parallèle de mobilisation des principaux producteurs mondiaux. Du temps de la guerre froide, dans les années 1980, les États-Unis avaient également utilisé l’arme du pétrole contre l’URSS en demandant à leurs alliés saoudiens d’augmenter leur production afin de provoquer l’effondrement du prix du baril et ainsi de mettre à mal l’économie soviétique. Il s’agissait donc pour Biden de frapper à nouveau une économie russe fortement dépendante de ses exportations d’hydrocarbures tout en évitant de pénaliser les économies occidentales par une flambée des prix incontrôlée.
Dès ce moment-là, il y avait toutefois des signes que rien n’allait se passer comme prévu. Le jour même des déclarations d’embargo américaines, le Wall Street Journal rapportait que le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), et le cheikh émirien Mohammed Ben Zayyed (MBZ), avaient tous deux refusés les appels téléphoniques de Joe Biden.

Or l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont les principaux pays en capacité de compenser la mise au ban de la Russie qui était, jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, le troisième producteur et le premier exportateur mondial de pétrole. Le refus d’un alignement automatique des pétromonarchies du Golfe sur les exigences des États-Unis en dit long sur les évolutions géopolitiques en cours. Depuis plusieurs années une recomposition stratégique conduit Abu Dhabi et Riyad à s’émanciper de la tutelle américaine et à ménager leurs relations avec Moscou. Les Américains payent aujourd’hui, au Moyen-Orient, une politique jugée erratique et peu fiable. L’arrivée au pouvoir de Joe Biden n’a fait que renforcer ce sentiment avec, notamment, l’échec du retrait d’Afghanistan.

Cependant, par-delà les choix stratégiques, il y a les hommes avec leur psychologie, leurs perceptions et leur idéologie. Facteurs souvent sous-estimés.
Joe Biden incarne jusqu’à la caricature le moralisme progressiste occidental qui s’arroge le droit de donner des leçons au monde entier sans jamais balayer devant sa porte. Comme le notait très justement Renaud Girard, dans le Figaro le 11 juillet dernier, « les Africains, les Asiatiques et les Sud-Américains considèrent que l’Occident est le prince du deux poids, deux mesures. Il viole allègrement le droit international quand cela l’arrange (comme au Kosovo en 1999, en en 2003, en Libye en 2011), mais il pousse des cris d’orfraie quand les autres le font ».

Un deux poids, deux mesures qui se manifeste dans les dénonciations comme dans les tentatives de réconciliation. Le récent voyage de Biden en Arabie saoudite en est l’illustration.
Tout au long de sa campagne présidentielle, Biden avait fustigé le prince héritier Mohammed ben Salmane en recourant à ses habituelles outrances verbales. En 2019, évoquant l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, il déclarait : « Nous allons leur faire payer le prix et nous ferons de cet État les parias qu'ils sont ». Longtemps les Américains, comme les Européens, s’étaient pourtant accommodés des mœurs saoudiennes qui consistent notamment en la pratique de la décapitation ou de la crucifixion.
Les conséquences des sanctions prises contre la Russie, avec l’explosion des cours des hydrocarbures, ont conduit Joe Biden à un revirement diplomatique et à renouer avec une approche réaliste. Ce qui n’a pas manqué de déchaîner les critiques de la gauche américaine, Bernie Sanders en tête. Pour un résultat quasi nul puisque Joe Biden est reparti de Djeddah sans obtenir d’engagement ferme de la part des Saoudiens d’augmenter leur production de pétrole. Signe d’un échec, une semaine après son déplacement, les cours du brut, loin de baisser, augmentaient de 5%.

Décidément, rien ne se passe comme prévu pour les Occidentaux. Ils devraient pourtant méditer cette séquence moyen-orientale. À un moment donné, il faudra bien sortir des invectives et commencer à composer avec le réel.

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21 juillet 2022

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