Editoriaux - Presse - 3 août 2019

Non, Mediapart n’a pas mis en œuvre une « tyrannie »

Je n’ai jamais craché sur Valeurs actuelles, bien au contraire, et pourtant je n’aime pas le procès expéditif contre Mediapart, pas plus que l’accusation de « tyrannie » à son encontre.

Il me semble paradoxal de ne pas faire bénéficier Mediapart, dans l’analyse, d’un équilibre et d’une équité – dont le site n’abuse pas, par ailleurs, dans un certain nombre de ses approches.

Mais je persiste. Mediapart n’a pas mis en œuvre une « tyrannie », ou alors si peu contraignante qu’on s’en échappe sans aucune difficulté.

Il faut accepter de considérer que Mediapart n’est pas un bloc à détester ou adorer sans examen. Je sais que notre modernité superficielle raffole de ces appréhensions en gros – pour le pire ou pour le meilleur – et surtout de ces démolitions qui, la plupart du temps, n’ont absolument pas besoin d’aller y regarder de près et se vantent même de leur ignorance, de leur absence de curiosité. C’est Mediapart et cela suffit, tout est dit !

Non, tout n’est pas dit, justement.

Il me semble que, pour le moins, l’honnêteté devrait commander un partage, pour ce site contestable mais en même temps irremplaçable, entre la qualité de l’investigation, d’une part, et, d’autre part, une tonalité générale idéologique qui, sous l’égide d’Edwy Plenel, est vent debout contre l’identité française et prône un cosmopolitisme qui, au prétexte d’universalité, se félicite de ce qui fragilise, subvertit et attaque de mille manières notre « vivre ensemble » et la communauté nationale.

J’ai moi-même constaté cette dichotomie dans l’Entretien brillant qu’Edwy Plenel m’avait accordé. Il mêlait, dans ses réponses, une extrême lucidité sur les forces et les limites de l’information à une vision intelligemment « gauchiste » de la France et du monde.

Pour être exaspéré, voire parfois indigné par l’idéologie, je n’oublie pas les enquêtes qui, pour beaucoup d’affaires révélées, ont constitué un modèle avec une persévérance, une compétence et des résultats dont je ne vois pas au nom de quoi il conviendrait de les imputer à la charge de Mediapart. Il me semble inutile de mentionner, depuis 2007, le nombre d’affaires soupçonnées, de secrets levés, de transgressions mises au jour, de délits sinon établis du moins soumis au pouvoir judiciaire.

Ce n’est pas la faute de Mediapart si la Justice a parfois traîné, tardant à exploiter ce qui médiatiquement lui avait ouvert la voie.

J’entends bien que tout ce qui est dévoilé au fil des jours n’est pas de la même aune ni de la même gravité. Il n’empêche que l’idéologie des animateurs de Mediapart n’a pas la moindre incidence sur les pistes choisies et les combats menés. Le factuel l’emporte sur le partisan et l’enquête sur les stigmatisations politiques. Je sais qu’on prétend souvent le contraire mais la plupart de ceux qui accablent Mediapart sur ce plan se gardent bien de vérifier de peur de changer d’avis.

On a le droit de discuter l’importance de ce qui est venu porter atteinte au destin ministériel de François de Rugy. Des facettes multiples qui ont alerté sur certaines de ses pratiques. Ce n’est pas Mediapart qui l’a obligé à démissionner. De ce qui était communiqué et pouvait être discuté, voire contredit, le pouvoir avait la faculté d’user comme il l’entendait. Il était libre, dès lors qu’aucune qualification pénale n’était applicable, de donner du prix ou non au dévoilement de Mediapart.

La démission, en quelque sorte, a validé la légitimité de Mediapart.

Plus généralement, qu’est-ce qu’une tyrannie qu’on peut attaquer, malmener, traîner dans la boue mais surtout poursuivre devant la Justice si on en a envie, si on en a les moyens ? Une tyrannie qu’on peut faire sanctionner n’est pas une tyrannie.

Si, face à Mediapart, il y a davantage d’abstention, de rage impuissante, que de véritable hostilité opératoire, ne serait-ce pas le signe que ce site fait peur parce que la vérité ne lui est pas toujours étrangère ?

Et pardon, au risque d’être pompeux : parce qu’avec lui il y a va aussi de la démocratie. Car ce pouvoir est imparfait. Et notre classe politique, notre République ont des ratés !

Extrait de : Justice au Singulier

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